village de moissey, à l'école

aux sources de sa littérature

avant d'aller chez l'éditeur

maintenant (c'est-à-dire en 2018)

avec Reynald Nicod

 

On ne passe pas [par Reynald Nicod]

 

C'était une douce journée de la fin du mois d'août. Comme à chaque fois que j'en avais l'occasion, j'accompagnais mon oncle dans les travaux des champs. Sensiblement plus jeune que mes parents, il semblait prédestiné à la vie de paysan : barbu et un peu rustre, on ne l'avait toujours vu heureux qu'entouré de grands espaces ou d'animaux. Les rares fois où il était contraint de s'endimancher pour une fête de famille, il disparaissait immanquablement et il fallait aller le débusquer dans un débarras ou un potager voisin pour qu'il souffre figurer sur la photo de groupe.

Ce jour-là, pas de vêtement du dimanche mais ses éternels short et t-shirt déchirés. Il conduisait sa moissonneuse-batteuse dans la dernière parcelle de blé qui restait à faucher. Du haut de mes huit ans, j'étais fasciné par la complexité apparente de la machine. Je passais avec joie la journée à étudier la danse des cadrans virevoltants et des voyants clignotants, essayant de deviner l'utilité d'un levier ou d'un bouton. Je me délectais de ces heures de silence contemplatif en compagnie de mon oncle taciturne.

La quiétude de cette matinée n'avait été troublée que par une harde de sangliers dérangée par notre activité et qui avait filé dans le maïs voisin, non sans être repérée par mon oncle, qui, en chasseur invétéré, préparait déjà les prochaines battues. L'ouverture approchait.

Déjà, la remorque était pleine de grains, une bonne moitié du champ avait été fauché et il était temps de rentrer décharger à la ferme. Nous avions bien avancé, disposions de deux jours pour tout moissonner et le temps était sec. Aucune hâte, nous reviendrons demain à la fraîche pour terminer.

J'adorais parcourir les petits chemins escarpés du retour perché dans la cabine. Le point de vue était extraordinaire, par-delà les haies qui coupent la perspective aux automobilistes. Nous longions des gorges vertigineuses sur des chemins si étroits que les voitures que nous croisions devaient se ranger et nous saluaient d'en bas, pendant que les enfants me lançaient des regards émerveillés et envieux.

Nous venions de nous engager de toute notre largeur sur le passage le plus encaissé du trajet. De mon côté, nous longions la paroi brute. J'aurais pu en toucher le surplomb par la fenêtre s'il n'avait fallu en laisser la vitre fermée pour éviter d'être fouetté par les arbustes qui y poussaient. De l'autre côté se trouvait un précipice si abrupt et proche de la route que nous ne distinguions pas le bas-côté depuis la cabine, ce qui me faisait toujours frissonner lors de l'itinéraire aller, même si je savais que tonton était un super conducteur.

À ce moment, une voiture apparut. Elle roulait à vive allure et nous fit des appels de phare en fonçant en notre direction. Tonton décéléra en grommelant « Qu'est-ce qu'il a le touriste ? » en référence à l'immatriculation lyonnaise de la grosse berline bientôt immobilisée devant nous. On y distinguait un conducteur agité qui jouait à présent du klaxon et gesticulait de lui libérer le passage. Connaissant le caractère bourru de mon oncle, je jugeai que ce n'était sans doute pas la bonne attitude à adopter pour en obtenir quelque chose.

Le conducteur ne partageait manifestement pas mon analyse puisque, descendu du véhicule, il s'était approché de la porte de la moissonneuse et était passé à l'étape de l'intimidation. En effet, nous dit-il avec un faux air de confidence, il transportait un personnage politique très important, évidemment très pressé et vraiment pas patient et il nous "conseillait" de les laisser passer au plus vite pour éviter les problèmes. La réponse avunculaire ne se fit pas attendre : « Il est hors de question que je recule : je me suis engagé dans le passage et je vais continuer. Ce serait bien le Président de la République à l'arrière de la voiture que cela n'y changerait rien. Si vous voulez passer, il faudra commencer par reculer sur un kilomètre jusqu'au replat de la Serra. »

Sans surprise, le ton monta et bientôt le passager impatient descendit à son tour du véhicule. Il s'agissait du Préfet de la région Rhône-Alpes (dont nous dépendions également dans nos confins de montagne jurassienne de l'Ain) et il semblait en effet pressé et passablement agacé de la situation. A la différence de son chauffeur qui était de plus en plus véhément, il joua la carte de l'apaisement : « Ecoutez mon vieux (aïe, pas sûr que tonton apprécie cette entrée en matière), j'ai une réunion extrêmement importante et je dois rentrer à Lyon de toute urgence. Reculez d'une cinquantaine de mètres que nous puissions nous faufiler sur le bas-côté et n'en parlons plus. » Mais tonton resta inflexible : c'était non.

Était-ce un hasard ou le haut-fonctionnaire avait-il discrètement appelé à l'aide, toujours est-il que l'estafette bleue des gendarmes du village fit à ce moment son apparition et vint se garer derrière la voiture bloquée. Parmi les militaires qui en descendirent, je reconnus le brigadier Jean Chappuis, qui avait toujours vécu au village (où tout le monde l'appelait Jeannot) et qui côtoyait souvent mon oncle, notamment les dimanches de chasse lorsqu'il n'était pas en service.

Le capitaine de la brigade avait également fait le déplacement et, après s'être empressé de saluer le préfet, il se dirigea avec autorité au pied de la moissonneuse-batteuse et nous intima l'ordre de dégager le passage. Alors que j'aurais volontiers obtempéré et que je commençais à craindre que son rejet buté de l'autorité ne lui porte vraiment préjudice, mon oncle toisa impassiblement le militaire et resta inflexible : c'était hors de question.

Chappuis s'avança à son tour, il grimpa les deux marches pour se mettre au niveau de la cabine, serra la main de mon oncle et ils entamèrent une discussion à moitié couverte par le bruit du moteur. Je compris que Jeannot commença par s'informer sur l'avancée de la moisson avant de s'inquiéter de la situation dans laquelle nous nous retrouvions. Pourquoi ne pas reculer et nous éviter à nous comme à lui des problèmes certains ? Mon oncle lui répondit quelque chose en accompagnant son explication d'un haussement d'épaules et d'un sourire. Jeannot nous sourit en retour et descendit parler à son supérieur. Sa seule réponse fut : « Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? », puis il s'empressa de faire son rapport au Préfet qui rétorqua également d'un : « Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? » agacé. Tout le monde regagna son véhicule.

L'estafette et la berline reculèrent alors et nous les suivîmes de près. Les deux voitures fuyant devant la barre de coupe géante de la moissonneuse me firent penser aux faisans que nous dérangions parfois durant la moisson et qui couraient droit devant la machine, rassurés par l'abri précaire que semblaient leur procurer les céréales que nous convoitions.

Finalement, ils profitèrent de l'élargissement annoncé pour se serrer sur le bas-côté. Nous passâmes et je leur fis de larges saluts du haut de mon promontoire, auxquels seul Jeannot répondit d'un sourire discret.

Quelques minutes silencieuses plus tard, je finis par poser la question qui me brûlait les lèvres :

« Tonton, qu'est-ce que tu lui as dit à Jeannot ? » Il me regarda, étonné par mon interrogation : « Tu sais bien qu'il n'y a pas de marche arrière sur cette

moissonneuse... » J'eus la même réaction que les autres : « Mais pourquoi tu ne leur as pas dit plus tôt ? -" Bah, ils me l'ont pas demandé... »


 

Le fruit (mal) défendu [par Reynald Nicod]

 

A l'aube du 7ème jour, alors que le Créateur s'accordait un repos bien mérité, l'animation était vive dans les couloirs de l'Administration Céleste. Il faut dire que même si le Boss avait officiellement déclaré : « le Monde est parfait » avant de prendre sa journée, il restait quand même pas mal de boulot...

Si tout était calme au DPDJ (Département du Premier et Deuxième Jours), qui était officiellement responsable de la mise en œuvre des directives édictées lors des deux premiers jours de la Création, durant lesquels Dieu n'avait créé que la lumière, le jour, la nuit, le ciel et la mer ; le désarroi était

nettement plus prononcé au Département du 5ème jour, que le Patron avait consacré à l'invention du règne animal mais qu'il aurait, de l'avis général, sans doute mieux fait de chômer. Les anges de cette division récupéraient en effet souvent un travail bâclé. Ainsi, ce poisson à moustaches qui s'était retrouvé affublé de la possibilité de respirer par l'estomac et qu'Adam (créé

au 6ème jour) avait pris pour un chat, ou toutes ces petites espèces dépourvues d'organes reproducteurs qui avaient obligé les Séraphins à bricoler en catastrophe le concept de reproduction asexuée, ou encore cet incroyable assemblage de morceaux d'animaux qui avait abouti à ce drôle de mammifère à bec de canard, pattes de loutre, queue de castor qui portait un aiguillon de venin et des bajoues et dont la femelle pondait des œufs ! Si ça ce n'était pas la preuve que le Boss était pressé de terminer sa journée... Et pour couronner le tout, Adam, qui avait été chargé de donner un nom à toutes ces créatures, avait trouvé malin d'appeler ça d'un imprononçable Ornithorynque.

L'ange Mehashaphkiel venait quant à lui d'être affecté au poste d'agent technique angélique d'échelon I (plus communément appelé ange-larbin) au

sein du Département du 3ème jour. Ce service était en charge de l'exécution des directives édictées lors du premier mercredi de l'Histoire, durant lequel le Patron avait regroupé les eaux pour faire apparaître la terre et créé la vie ainsi que toutes les espèces végétales : herbes, fleurs, arbres, algues, mousses, fruits, lichens, champignons, phytoplanctons... Dans les couloirs du Département, il se disait à mots couverts que le programme de cette journée avait sans doute été un peu trop ambitieux pour un démiurge qui n'en était qu'à sa troisième journée de Création, et il restait de nombreux détails à régler.

Lors du comité de direction matinal, le Séraphin en charge du Département rappela la feuille de route à ses collaborateurs directs :

« Mes amis, les consignes divines sont à la fois claires et concises : après avoir fait apparaître la Terre, Dieu a dit : « Que soit produite la verdure, l'herbe portant de la semence et des arbres fruitiers donnant du fruit ». Voilà, c'est tout ce que nous avons en ce qui concerne le règne végétal. On nous a juste fourni une liste des espèces que nous devons inventer d'ici demain. A vous de jouer Messieurs, soyez créatifs et ne me décevez pas ! »

Le Séraphin attribua ensuite une liste de tâches à chacun des Chérubins de son équipe puis s'attela à respecter le commandement divin de ne plus rien faire de la journée.

Les Chérubins firent de même avec les anges qu'ils dirigeaient et c'est ainsi que Mehashaphkiel se retrouva en charge du projet J3ZC043 : Détermination des caractéristiques techniques des fruits du verger.

Le cahier des charges en était précis : il s'agissait de créer trois fruits, nommés Pomme, Poire et Pêche, les plus variés possibles. Le Chérubin-chef lui avait remis un dossier technique en ajoutant ces quelques consignes : « Soyez créatif Mehashaphkiel, et ne me décevez pas ! » avant de disparaître.

Comme prévu dans le planning, Mehashaphkiel retrouva les trois ébauches de fruit au milieu du verger ouest du Jardin d'Eden et se mit immédiatement au travail, en espérant terminer le plus rapidement possible. Les réunions de ce genre étaient en effet réputées pour être particulièrement âpres, les êtres nouvellement créés n'étant généralement disposées à faire des concessions les engageant pour l'éternité qu'en échange de sérieuses contreparties. Tous les anges assignés à ce type de tâches avaient en tête l'exemple du projet J5FW026 Détermination des caractéristiques techniques des sous-espèces de souris pour lequel les débats avaient été interminables et où la Musaraigne, le Mulot et le Rat avaient finis par céder à la fameuse revendication de l'espèce appelée Eléphant : « je veux bien porter cette trompe ridicule et être la souris qui aura peur de toutes les autres seulement si c'est moi qui suis la plus grosse ».

C'est dans cet état d'esprit que Mehashaphkiel ouvrit la réunion :

« Bonjour. Conformément à la procédure standard de détermination de caractéristiques que j'ai sous les yeux, nous allons débuter par choisir votre forme. Ronde ! répondirent en chœur les trois fruits. &endash; Hum, répliqua l'ange, en temps normal une seule d'entre vous pourrait bénéficier de cette forme parfaite et régulière. Je pense que je peux vous obtenir une dérogation et faire en sorte que deux d'entre vous soient rondes... En revanche, pour toi, il faudra t'accommoder d'une forme irrégulière et biscornue », dit-il en se tournant vers la poire, qui semblait la plus timide du trio. Devant son hésitation, Mehashaphkiel baissa sensiblement la voix et ajouta sur le ton de la confidence : « ne t'inquiète pas, on va arranger ça par la suite ». Cela suffit à emporter l'adhésion du fruit indécis.

« Deuxième point, la texture... Je veux être lisse et croquante ! Dit la pomme. Et moi veloutée et juteuse, enchaîna la pêche. Parfait. Donc il me reste une peau rêche et une structure grumeleuse pour toi » termina Mehashaphkiel en s'adressant à la poire, confiante, à qui il promit de nouvelles compensations.

Ce scénario se répéta pour tous les autres attributs débattus. Goût, couleur, popularité, la poire récoltait toutes les tares en échange de promesses de plus en plus alléchantes. Si bien que lorsque la réunion s'acheva par la dernière caractéristique, Champ lexicaux associés, et que les dernières expressions furent attribuées : « une pomme d'amour », « avoir la pêche » et « une poire à lavements », Mehashaphkiel était allé jusqu'à promettre à la poire de solliciter directement le Créateur pour qu'il lui accordât une propriété spéciale faisant d'elle le « Saint-Graal de tous les fruits de la Création ». Les protagonistes se séparèrent tous d'excellente humeur, partant chacun de leur côté avec leurs amis respectifs, et Mehashaphkiel ne put s'empêcher d'avoir une pensée compatissante pour ses collègues du Département du 5ème jour en voyant la pomme s'éloigner avec un animal improbable tout en longueur et sans jambe, contraint de ramper pour se mouvoir. Evidemment, la poire avait été complètement fluée par l'ange qui ne tint pas ses promesses. Sa gestion du projet J3ZC043 valut même à Mehashaphkiel une certaine notoriété au sein de l'Administration Céleste : régulièrement, les créatures desquelles on tentait d'obtenir des concessions en échange de contreparties douteuses répondaient : « ne me prend pas pour une poire ! » Et C'est donc tout naturellement que l'histoire arriva jusqu'aux oreilles de la Commission Spéciale Interdépartementale de la Nomenclature Divine. Ses membres planchaient notamment à la dénomination des trois grandes vertus théologales énoncées par le Patron la veille ; ces piliers de la Religion qu'il entendait insuffler dans le cœur des créatures auxquelles il avait consacré l'intégralité du 6ème jour : l'Homme. Si le Comité s'était assez facilement entendu sur les vocables Foi et Charité, les avis restaient partagés pour nommer la troisième vertu que le Boss avait définie comme « l'aspiration au bonheur placée dans le cœur de chacune de ses créatures ». Or, c'était exactement le sentiment que Mehashaphkiel avait réussi à faire ressentir à un fruit fade, difforme et granuleux en lui promettant mille merveilles. Les membres de la commission, qui souhaitaient en finir avec leur semaine et goûter eux aussi pour quelques heures à cette nouveauté qu'ils venaient tout juste de nommer Repos dominical, s'accordèrent pour rendre hommage à l'ange en baptisant le concept d'après son nom. Mais comme cette vertu capitale ne pouvait décemment être appelée la Mehashaphkielité ou le Mehashaphkiélisme, on choisit plutôt d'utiliser le surnom de l'ange. En effet, depuis quelques heures, partout dans le Département du 3ème jour, on ne désignait plus Mehashaphkiel que par le sobriquet de Lèse-poire.

 

367 JOURS [par Reynald Nicod]

 

Les jours sont des abricots, juteux, tièdes et lumineux. Après les pluies de septembre, c'est l'été indien. Comme chaque jour, au moindre rayon de soleil, j'attrape un Laguiole et file vers la colline. La petite route défoncée par les intempéries me mène jusqu'à la crête d'où je m'enfonce dans le sous-bois. J'adore cette odeur d'humidité et de bois pourri. Je vais d'un chêne à l'autre, dénichant cèpes et pieds de mouton. Ils sont frais, sains, magnifiques. Avec de l'ail et du persil je vais me régaler.

Je descends dans une combe pour atteindre un bosquet qui dépasse. C'est raide, très épais. Tout d'un coup mon pied glisse sur un morceau de bois visqueux. Je dévale la pente jusqu'au fond d'un petit ravin. Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Je n'ai pas celui de me relever. Une mallette en cuir noir, flambant neuve, est là, à portée de main. Et mes tripes savent déjà que cette mallette va changer ma vie. Le soleil fait briller la dorure de ses serrures. L'attaché-case est identique à ceux qui servent à transporter des liasses de

7/22 Oeuvres de Reynald Nicod

dollars bien rangées dans les films. Je l'attrape. La sensation du cuir diffuse le long de mon bras le sentiment d'un nouveau pouvoir, un pouvoir immense. Cette mallette représente tout ce que je désire depuis si longtemps.

Le vent dans les cimes me tire de ma rêverie. Le ciel s'est chargé. Les muscles de mon dos se contractent en un rapide frisson lorsque la bise annoncée par le frémissement des arbres m'atteint. Une branche craque à environ trente mètres, puis une autre. La fouille d'un écureuil ? Plus à cette saison... Un sanglier ? Non ! Là, à vingt pas, une ombre courbée : un homme progresse difficilement dans le taillis de ronces. Le bruit de ma chute l'aura sans doute alerté.

Instinctivement, je sais qu'il faut fuir, sortir d'ici, ne pas me laisser déposséder de mon nouveau trésor. Tous les muscles en alerte, je remonte le ravin avec agilité. À peine le temps d'éviter le piège glissant qui m'y a précipité et je suis dans le bois de chênes. Je devine une présence derrière moi. Sans me retourner, j'accélère ma course. Les poumons saturés de miasmes d'humidité et de bois pourri, j'atteins la route. Je la dévale en tâchant d'éviter les ornières. Je serre l'attaché-case contre mon cœur qui bat à tout rompre. Je devine les liasses alignées qui, à chaque foulée, frappent ma poitrine à travers le cuir luxueux. Enfin, voici les murs rassurants de mon chalet de pierres...

Cela fait maintenant vingt bonnes minutes que je suis retranché dans la maison. Rien de suspect à l'extérieur. Le jour s'éteint lentement à travers les volets clos. Comment aurait-on réussi à me suivre dans ce dédale de troncs et de chablis que j'arpente depuis ma naissance ? Peu à peu, je détache mon regard de la fenêtre, irrésistiblement attiré par la mallette jetée sur la table. Sans savoir comment, je me retrouve assis face à elle.

Combien peut-elle contenir ? Voyons, environ 60 centimètres de long, 40 de large sur 10 de haut : 24 000 centimètres cubes. Et une bonne liasse de

billets, 15 x 8 x 1 = 120 cm3. Ça fait 200 liasses dans la mallette, 20 000 billets, deux millions en coupures de 100... Pas mal ! « Ça vaut bien quelques kilos de cèpes » me surprends-je à dire à haute voix, avant de rire nerveusement de cette bonne blague. Il ne reste plus qu'à l'ouvrir, mais ça ne sera pas une mince affaire : les serrures sont de première qualité et les charnières ne céderont pas facilement... Mais l'envie de savoir est trop forte. J'insère la lame du Laguiole entre les deux battants. L'acier poli s'y glisse dans un murmure de cuir effleuré, suivi d'un léger bruissement de papier.

Le couteau est enfoncé jusqu'à la garde. Je tente de faire levier en pivotant. Un clic sournois retentit. Je me fige aussitôt : et si la valise était piégée ? Certaines mines peuvent emporter une main ou pire, souiller tous les billets d'encre indélébile. Une goutte de sueur tombe sur le cuir noir. Il est tellement tendu qu'elle rebondit légèrement avant de le marquer d'une minuscule flaque bombée. Le souffle coupé, je retire le Laguiole le plus délicatement possible. Millimètre par millimètre, la lame laisse réapparaître l'abeille qui y est gravée puis se dégage complètement de l'interstice. Rien ne bouge. Assis face à la mallette, je reprends lentement mes esprits et m'interroge sur la manière d'en extraire le précieux contenu. Un bourdonnement sourd met un terme à mes réflexions.

Je me précipite à la fenêtre. Par la fente des volets, je distingue un rond de lumière qui balaie la colline. Il me faut quelques secondes pour faire le lien avec le grondement de plus en plus proche : un hélicoptère ! Le projecteur d'un hélicoptère en train de fouiller la nuit ! De l'autre côté, au niveau du virage de la route des Eaux-Bonnes, des lueurs apparaissent également : trois voitures se suivent de près et approchent du village. Probablement des 4x4 vue la hauteur des phares... Mais qui sont ces gens ? Comment ont-ils pu savoir ? En un éclair, la réflexion chasse la panique de mon esprit. La mallette ! J'ai probablement déclenché un mouchard. Face à de tels moyens je n'ai qu'une solution, la seule qui soit raisonnable.

Je me rue dans la nuit avec l'attaché-case en direction du bourg. L'hélicoptère a disparu mais je dois passer le carrefour avant que les 4x4 ne l'atteignent. In extremis, je franchis le croisement alors que le contour des phares se précise dans les vitres alentour. Je fonce tête baissée vers mon objectif. Par chance, les grilles claires de la gendarmerie sont encore ouvertes. Je déboule à l'accueil. Tout y est calme, trop calme...

Ma sueur s'est évaporée et j'ai presque repris mon souffle. Le militaire de garde apparaît enfin, difficilement extirpé d'une salle voisine où vrombit un poste de télévision. A son embonpoint, je reconnais le brigadier Doumergue. Son flegme lymphatique tranche singulièrement avec la violence des événements. Comment cet esprit limité pourrait-il d'ailleurs deviner les dangers qui nous menacent ?

Malgré mon excitation, je lui explique posément les circonstances de ma découverte. Avant même que je ne puisse lui faire part de mes craintes pour nos vies, il m'interrompt d'un : « Remplissez ceci ! » agacé, pose devant moi un formulaire et retourne à sa petite lucarne. Décidément, ce gros lard ne mérite pas qu'on se soucie de sa sécurité...

Mon regard accroche l'en-tête de la feuille saumon : « Déclaration d'objets trouvés ». Mais oui, comment n'y ai-je pas pensé ? Laissons mon trésor sous bonne garde durant un an (et un jour) laissons ce gros plein de soupe et ses collègues le défendre contre la petite armée suréquipée qui s'approche... Et, l'année prochaine, le mouchard n'émettra plus, tout danger sera écarté et je pourrai récupérer mon magot.

***

Sans surprise, je ne ferme pas l'œil de la nuit, à peine parviens-je à me

détendre quelques minutes sur le divan. C'est l'édition matinale de France-Info qui répond aux questions responsables de mon insomnie. Un journaliste mal réveillé, dépêché à Pau, décrit en direct du Crédit Général ce qu'il appelle déjà « le braquage de la décennie ». Hier après-midi, un homme a sauvagement abattu deux convoyeurs de fonds pour s'emparer d'une mallette de billets. Malgré les moyens exceptionnels mobilisés pour l'interpeller, l'hélicoptère de la Gendarmerie Nationale a perdu sa trace à une trentaine de kilomètres au sud de la ville, entre Laruns et Eaux-Bonnes. À peine le journaliste a-t-il prononcé ces mots qu'un éclair aveuglant fait voler en éclat portes et fenêtres. Des hommes armés et cagoulés apparaissent face à moi, suivis du brigadier Doumergue. Je m'écroule au moment où le gendarme me désigne du doigt, terrassé par le Taser du GIGN.

Quand je recouvre mes esprits, je comparais aux Assises des Pyrénées- Atlantiques. Des familles éplorées et des convoyeurs en uniforme me dévisagent avec haine. Doumergue livre un témoignage accablant. Brandissant le formulaire saumon qui porte ma signature, il déclare que je me suis présenté à la brigade le soir du braquage, nerveux et à bout de souffle. J'y ai alors déposé la mallette noire que le greffier présente à l'assistance. Elle contenait 2 millions d'euros. Cette révélation provoque un brouhaha dans la salle. L'Avocat Général l'amplifie en ajoutant que mon seul alibi est une promenade solitaire dans la forêt où les forces de l'ordre ont perdu la trace du braqueur. Le Président prononce alors la terrible sentence en écrasant de son marteau le cèpe orangé qui pousse sur son bureau : la perpétuité... Un geôlier aux traits du brigadier Doumergue fait résonner le bruit terrible des grilles se refermant à jamais sur ma liberté.

***

06 h 00. Ma montre sonne. J'émerge difficilement de ce cauchemar. Je m'étais donc finalement assoupi sur le divan après ma visite à la gendarmerie. Et comme on aurait pu s'en douter, mon sommeil fut fort agité. C'est la voix du journaliste mal réveillé, envoyé spécial au Crédit Général de Pau qui finit de me rappeler à la réalité. Le même que dans mon rêve... Heureusement, son discours est différent. Il parle du « casse de la décennie, sans arme ni violence » en évoquant le cambriolage qu'a subi la banque hier. En l'absence de commentaire de la police durant l'enquête, le reporter s'étend sur l'imposant dispositif mobilisé pour les recherches. Tout me paraît clair à présent : les fuyards, traqués par les gendarmes, ont caché à la hâte leur butin dans la combe.

À partir de ce moment, je n'ai qu'un objectif : protéger mon trésor jusqu'à ce que je puisse légalement le récupérer. Chaque jour, je surveille l'enceinte de la gendarmerie, note les allées et venues, repère les rituels, devine les procédures. Très vite, je connais parfaitement la routine de la brigade. Inconsciemment, sans doute à cause du cauchemar de la première nuit, j'observe particulièrement Doumergue. Il est d'ailleurs le seul à accéder au local sécurisé faisant office d'armurerie et de dépôt d'objets trouvés. Chaque matin, il patrouille consciencieusement au Bar des Sports devant un Pastis double. Des autres commerces du village, il rapporte invariablement La République des Pyrénées et un éclair au café dans une petite boîte cartonnée. Il les déguste dans l'armurerie climatisée où il a ses habitudes depuis la dernière canicule. Le tire-au-flanc en ressort une trentaine de minutes plus tard, ses déchets dans une main tandis que l'autre est occupée à éponger la sueur qui ruisselle de son front, quand elle ne gratte pas diverses parties de son anatomie adipeuse. Je redouble d'attention lorsqu'un visiteur provoque un déplacement de Doumergue à l'armurerie. Je crains à chaque fois qu'il ne soit venu réclamer la mallette. Heureusement, à part pour quelques parapluies apportés puis récupérés, une paire de lunettes ou un appareil photo, l'activité du brigadier reste assez limitée.

Le temps ne s'écoule plus. Les jours sont une purée d'abricots épaisse, visqueuse. Le 29 février, j'enrage contre l'absurdité de la loi, contre l'injustice scandaleuse qui m'oblige à poireauter 24 heures de plus que ceux dont la découverte ne tombe pas une année bissextile. Chaque soir, la fermeture de la gendarmerie est une délivrance. Tout risque est alors écarté. J'en profite pour refaire mes calculs sur la contenance de l'attaché-case et estimer le montant de mon trésor. Je pleure de déception quand je découvre que le billet de 100 ¤ est légèrement plus grand que mes premières estimations. J'exulte en retrouvant les caractéristiques de ma mallette sur Internet, un centimètre plus large que prévu ! Méthodiquement, je scrute les actualités et m'emporte quotidiennement contre la rapidité à laquelle les médias délaissent le "casse de la décennie" pour se consacrer à des faits divers sans intérêt...

Le 30 septembre, à peine plus d'un mois avant l'échéance tant attendue, un événement vient bouleverser la routine de la brigade. Une réception est donnée dans la cour. Elle semble en l'honneur du brigadier Doumergue, vêtu pour l'occasion d'un uniforme de cérémonie neuf et trop étroit. Le gratifie-t- on pour avoir finalement retrouvé le butin du Crédit Général ? Paniqué, je me prépare à fuir en cas de mouvement suspect en ma direction. Mais rien. Nouvelle nuit blanche. Le lendemain, Doumergue a disparu et personne n'accède plus à l'armurerie, comme une scène de crime sous scellés. Même chose le jour suivant.

Je décide alors de me renseigner au village, m'extirpant à regret de mon refuge. Je supporte de moins en moins le regard des autres, j'ai l'impression qu'ils savent. Sous des propos faussement anodins, ils cherchent à me déstabiliser, à me soutirer des informations. « Alors, ça va ? » « Beau temps pour les champignons, n'est-ce pas ? » « On te voit à la kermesse dimanche ? » C'est ça, et pendant ce temps vous en profiterez pour me jouer le sale tour que vous manigancez derrière mon dos... C'est finalement au Bar des Sports que j'ai ma réponse. Doumergue a pris sa retraite. Tout simplement. Depuis son départ, les visites à l'armurerie sont rares. Heureusement, car chacune génère un émoi croissant à mesure que la date fatidique approche.

Enfin, un matin, ça y est. 367 jours se sont écoulés. Il était temps, cette affaire aurait commencé à m'obnubiler sinon... J'ai prévu de ne pas récupérer la mallette le jour même, afin de ne pas éveiller les soupçons. Mais mes jambes décident d'elles-mêmes de me porter jusqu'à l'accueil de la brigade où un jeune gendarme me l'a remise sans poser une seule des cent questions que j'avais anticipées.

Je me retrouve de nouveau seul face à elle, un an et quelques heures plus tard. Les serrures ont cédé comme pendant mes entraînements sur des fermetures similaires. Je vais enfin savoir, enfin être riche, vivre et avoir tout ce dont j'ai tellement envie...

***

C'est dans l'édition du 9 novembre de La République que l'ancien brigadier Doumergue découvre les circonstances du suicide. L'homme s'est pendu dans son chalet, sans lettre d'explication. En lisant l'interview du sous-officier qui l'a remplacé, le nouveau retraité esquisse un sourire sous sa moustache. Il s'amuse de la naïveté du jeune gendarme qui en dit trop, grisé par l'exposition médiatique :"

! D'après l'enquête de voisinage, la victime avait développé une paranoïa aiguë, couplée à une misanthropie sévère qui le poussait à éviter tout contact extérieur. Sans prise en charge adaptée, ce genre de cas peut conduire à de telles issues tragiques. « Quelle analyse, ils en apprennent des choses utiles à l'école maintenant ! » pense-t-il." ! L'homme a été découvert à proximité d'une mallette en cuir. Il y avait consciencieusement conservé les deux pages centrales de chacun des numéros d'un quotidien régional de ces derniers mois (« Tiens, La Rép' préfère ne pas se faire de la publicité »). Nos experts psychiatriques tentent actuellement de déterminer les raisons de ce comportement.

L'ancien gendarme se souvient de la nuit où la victime avait apporté cette mallette à la brigade. Il avait instantanément constaté sa nervosité et fait le lien avec le casse de Pau quelques heures auparavant. En une seconde, sa décision était prise. Quiconque l'avait connu lors de son engagement aurait été surpris par son choix, tant il était alors un élément zélé. Meilleur verbalisateur du département en début de carrière, il avait pourtant des évaluations médiocres. Autour de lui, il observait avec une amertume croissante les promotions de certains collègues. Ceux dont les épouses invitaient l'adjudant au café du dimanche ou ceux qui se découvraient une passion pour le golf ou la pêche selon les goûts de leur hiérarchie. Alors, ce jour-là, il omit de signaler la mallette aux enquêteurs chargés du cambriolage. Ses envies de revanche avaient eu raison de sa probité.

Doumergue referme son journal. Il ne regrette pas de le faire expédier à grands frais jusqu'à Mayotte où il passe le début de l'hiver. Il déclame, souriant : « La fine fleur des cerveaux de la Gendarmerie est sur le coup... Dormez tranquilles citoyens, nos officiers surdiplômés vous protègent ! »

Il tend un billet vert au vendeur qui lui apporte sa coco glacée quotidienne. Le mahorais porte immédiatement la coupure à son nez et rit en lui rendant la monnaie : « Marahaba, encore un billet qui sent l'éclair au café ! »" " Doumergue ne répond pas à la blague récurrente. Perdu dans ses pensées, bercé par le murmure des vagues et savourant le dessert rafraîchissant et sucré, il marmonne pour lui-même : « Quand même, j'ai bien fait de mettre la corde avec les journaux dans la mallette, il se serait ouvert les veines au Laguiole sinon... Tout ce sang dès la sortie de l'école, ça l'aurait dégoûté de la profession, le petit... » Le soleil rouge est un abricot trop mûr, déformé, qui finit de s'abîmer dans l'Océan Indien. Ses derniers rayons réchauffent Doumergue qui s'endort doucement, blotti dans le sentiment le plus agréable qui soit pour un homme qui a porté l'uniforme toute sa vie : celui que justice a enfin été rendue.

 

Destins croisés [par Reynald Nicod]

 

 

17 juin 1944 &endash; Écausseville (Manche)

Cela fait deux ou trois minutes que les échanges de coups de feu sont très intenses et de plus en plus proches. À présent, il voit les Allemands au fond de la cour de sa ferme, cachés derrière les bosquets. Sans doute tentent- ils de barrer la route de Cherbourg au détachement américain de Sainte- Mère-l'Église. Voilà deux semaines que les Alliés ont débarqué et piétinent dans une poche grosse comme à peine un canton. Dès que les renforts envoyés par Hitler seront arrivés, la grande Wehrmacht aura vite fait de renvoyer rosbifs et amerloques à la mer.

C'est le bon moment pour aider les Allemands à tenir et se faire remarquer un peu plus. Il faut dire qu'il n'a pas eu de chance jusqu'ici. Il ne connaît pas de juif à dénoncer et il n'y avait aucun résistant dans le village. Tout juste a-t-il pu signaler quelques magouilleurs au marché noir et un réfractaire au STO... Heureusement qu'il s'est tout de suite mis au service de la Kommandantur en l'approvisionnant avec les produits de sa ferme et que les Allemands aiment tant oignons et pommes de terre, c'est tout ce qu'on arrive à faire pousser dans la région...

Il réfléchit, hésite encore... Une rafale de pistolet mitrailleur ennemi finit par le décider : c'est aujourd'hui ou jamais qu'il faut prendre le risque. Il file chercher une paire de tenailles pour arracher les clous des lattes du parquet. C'est ici qu'il a caché le vieux Lebel de son père en 1939. Couché sur le sol, il allonge le bras pour récupérer la boîte de munitions et ressort le tout d'une main tremblante. En temps normal, on peut être fusillé pour dissimulation d'armes mais les Allemands le connaissent bien maintenant et ne devraient pas refuser son aide dont ils ont l'air d'avoir bien besoin.

Il fonce en direction du poste de commandement avancé, derrière l'église, où quelques gradés sont réunis, tout en vérifiant que le fusil n'a pas trop souffert. Il le charge en marchant ; la culasse fonctionne, un peu grippée mais ça ira ; il arme. Bien. Les réflexes sont toujours là... BOUM ! Une détonation fracassante. Yeux et oreilles fermés par la douleur. Sonné, il reprend contact avec la réalité après quelques secondes.

Tous les regards des militaires allemands convergent sur lui. Les deux sentinelles de l'état-major le tiennent en joue en vociférant... Il leur répond : « Du calme ! C'est moi ! Je viens pour aider. Alles gut, alles gut ! » Deux hommes se sont précipités auprès de leur officier, tombé au sol. Ils ouvrent son col, maintiennent sa tête, s'agitent désespérément. Que se passe-t-il ? On a été touchés par les ricains ? Et ces hurlements qui n'arrêtent pas de lui intimer de lever les mains. C'est pas possible, mais qu'est-ce qu'il a fait ?

Comme prévu, les Allemands parviennent à repousser l'offensive ennemie, mais il n'en saura pas plus sur la suite des évènements. Après un procès expéditif, dans une ambiance de grand déménagement, personne ne croira qu'il a abattu l'Oberleutnant par accident. Il sera exécuté contre le mur de sa ferme par un peloton improvisé. Les Allemands laisseront le soin aux gars du village de l'enterrer avec les trois autres fusillés du jour qu'ils avaient surpris en plein sabotage.

À la Libération, tous les quatre seront cités comme martyrs de la Résistance, symboles de la barbarie de l'occupant et de l'héroïsme de la population locale. Sa fille déclarera que sous couvert de collaborationnisme, il écoutait clandestinement Radio-Londres et préparait l'attentat de longue date. Elle sauvera ainsi sa jolie chevelure qui plaisait tant au beau Günter.

***

17 juin 1944 &endash; Bérigny (Manche)

Enfin, les Américains arrivent. Ça fait deux semaines qu'ils ont débarqué et ils semblent avoir du mal à progresser. Radio-Londres est optimiste et fait écho de luttes acharnées qui tournent en notre faveur. Les messages codés d'appel à l'action se multiplient. Certes, il a déjà un peu participé au sabotage : une nuit, dans la forêt de Cerisy, il avait consciencieusement abattu à la hache les poteaux de la ligne téléphonique reliant Saint-Lô à Bagneux qui avaient échappés au bombardement. Mais là, c'est le moment d'apporter une aide décisive.

Depuis la fenêtre de sa cuisine, il voit clairement le bataillon allemand qui lui tourne le dos. Ils se cachent au fond de la cour, le long du muret d'où ils ont engagé une fusillade. Sans doute contre des Américains débarqués aux alentours de Vierville. L'occasion idéale d'utiliser le vieux Lebel de son père qu'il a extrait de sa cachette pour l'occasion.

Appuyé sur le rebord de la fenêtre, alors qu'il entend les balles américaines siffler et percuter le toit de temps en temps, il ajuste les allemands de dos. Pan ! Il profite d'une rafale d'arme automatique qui couvre la détonation pour descendre le premier vert-de-gris. Puis un deuxième, un troisième... Il fait mouche à chaque fois, c'est presque trop facile. Voyant leurs camarades tomber, les boches se cachent encore plus du seul ennemi connu et restent immobiles, recroquevillés derrière le mur. Pan ! En pleine nuque. Pan ! Sous l'omoplate. Pan ! Aïe, raté. A l'impact, l'allemand se rend compte qu'ils sont entre deux feux. Un soldat le pointe du doigt, il est repéré. Ils ripostent. Il faut se cacher. À peine est-il descendu dans la cave qu'une énorme déflagration retentit. Il entend la charpente s'effondrer, une vague de chaleur insoutenable le saisit dans une onde assourdissante. Il perd connaissance.

Il revient à lui réveillé par des coups au-dessus de sa tête. Des bruits de bottes, de l'agitation, des cris dans une langue incompréhensible. Sous sa main, il sent son fusil. Il le sert contre lui. La trappe qui mène à sa cachette s'ouvre, un faisceau de lampe balaie l'escalier à sa recherche. Une silhouette s'avance prudemment dans l'ouverture. Pan ! Un de plus de descendu, l'ombre s'effondre. Cris, panique, grenade...

Les Américains laissèrent le cadavre sur place et interdirent à quiconque de relever les ruines de la maison du milicien qui avait abattu l'un des leurs. Ils avaient été pris dans une embuscade pendant qu'ils recherchaient les allemands qui auraient pu s'échapper : il en manquait cinq par rapport à ce qui leur avait été signalé. L'attitude kamikaze de l'homme retranché indiquait qu'il avait sans doute également prêté assistance aux boches lors de l'accrochage qui avait eu lieu à deux pas de sa ferme. À la Libération, on confisquera ses biens et il sera condamné à titre posthume à la dégradation nationale.

 

 Petits plaisirs [par Reynald Nicod]

 

Lundi 9 mars, 8h35 &endash; Station Concorde, ligne 1 du métro parisien.

« Hé, ATTENTION là ! Non mais c'est pas possible ces gens qui bousculent en descendant ! » Toute la rame sursaute, les têtes se tournent, surprises par l'intensité des cris. Une réponse énervée fuse du quai, couverte par la sonnerie de la porte qui se referme sur l'indélicat pressé. Soupirs réprobateurs et regards obliques convergent sur la nouvelle passagère râleuse. Comme pour lui faire comprendre que son emportement était exagéré et lui reprocher implicitement d'avoir tiré le wagon de sa torpeur matinale pour si peu.

« Autant de tension de grand matin, voilà encore une journée qui commence fort... » C'est sans doute le genre de réflexion qui aurait dû me traverser l'esprit avant que je ne replonge dans mes songes. Mais aujourd'hui, je suis d'humeur joueuse. Je m'approche de la dame qui est toujours passablement agacée et qui continue de maugréer, tentant de se justifier auprès d'un interlocuteur insaisissable : tous les usagers, au mieux indifférents, détournent en effet regard et attention. Je n'ai pas envie que cette rage s'éteigne ainsi, étouffée par l'apathie ambiante. D'un seul clin d'œil compatissant, je l'attise : le discours qui commençait à s'essouffler repart de plus belle. Je récolte bien quelques froncements de sourcils de la part de passagers aspirants à un peu plus de tranquillité, mais je m'en fiche : ce matin, j'ai envie de nourrir le troll et de voir ce qu'il a dans le ventre.

Et je ne suis pas déçu. Je suis en présence de l'archétype parfait de la petite bonne femme rondouillarde qui ne s'en laisse pas conter et qui n'a pas sa langue dans sa poche. J'ai immédiatement droit au discours stéréotypé : « les jeunes ne respectent plus rien », « ça ne se passait pas comme ça de mon temps », à cause bien sûr de « la démission des parents », le tout sur fond de « pertes des valeurs » exhalant de temps en temps des relents de racisme primaire, lancés comme autant de petites perches pour sonder mon éventuelle adhésion... Ces tentatives n'obtenant pas l'effet escompté, la discussion se recentre plutôt sur la multiplication des incivilités dans les transports parisiens.

« Et puis les gens ne se parlent plus... Regardez-les tous absorbés dans leur jeu idiot et accrochés à leur téléphone portable. Et encore, aujourd'hui on a de la chance, y'en a pas un qui fait profiter de sa conversation à tout le monde » reprend-elle en haussant ostensiblement la voix, comme pour mettre au défi ses voisins, qui ne relèvent pas la provocation. J'acquiesce d'une mimique pleine d'empathie.

Le chassé-croisé des montées et descentes à la station Etoile lui fournissent la matière pour enchaîner. « Et ça bloque dans les couloirs, c'est infernal. AVANCEZ DANS LE FOND, Y'EN A QUI VOUDRAIENT MONTER ! » crie-t-elle en s'agrippant à sa place au milieu de l'allée. Mais l'horaire est trop matinal pour provoquer des réactions et le débat houleux qu'elle aurait aimé susciter ne s'allumera pas. Je tente de la relancer en évoquant cette insupportable manie qui consiste à se ranger à gauche sur les escalators, provoquant embouteillages et ralentissements. Mais elle balaie négligemment mon argument : « Oh, ça non, ce n'est pas si grave. Et puis, je ne monte pas les marches de toute façon... »

Je n'ai pas plus de succès en essayant de l'engager sur le désagrément généré par les piétons qui stationnent sur les trottoirs ou qui flânent alors qu'on est pressé. Même ma boutade désespérée : « on appelle ça un trottoir, pas un traînoir ! » ne parvient pas à emporter son approbation.

Notre discussion s'essouffle. L'annonce par la voix calibrée de la RATP de l'arrivée à Porte Maillot m'arrache un sourire et me procure une seconde d'évasion : j'imagine qu'il pourrait s'agir d'un jeu de mots pour désigner un sportif, qu'on appellerait "porte-maillot" comme on appelle porte-drapeau celui qui ouvre la marche d'une délégation olympique. Un groupe de touristes à l'allure de routards, avec sacs de randonnée sur le dos, pénètre difficilement dans notre train. L'œil de mon interlocutrice se rallume. Je ne saurais dire ce qui la gêne le plus : leurs volumineux bagages, contraignant les occupants des strapontins alentour à se lever ou leur conversation dans une langue particulièrement gutturale. Toujours est-il qu'elle ne tarde pas à râler de nouveau, me prenant à témoin de la manifeste mauvaise éducation de ces visiteurs et profitant de la certitude qu'ils ne la comprennent pas pour en tirer des généralités sur « la barbarie des peuples de l'est».

Je la sens remontée, gonflée à bloc, bien mûre. Voyons si on peut en profiter pour pousser le bouchon un peu plus loin. Je me lance : « et le plus agaçant, c'est ceux qui ne vous laissent pas descendre, non ? ». Ravie de m'entendre à mon tour lancer une telle banalité dans la conversation, elle en profite pour me rendre un peu de l'attention que je lui ai accordée. Acquiesçant avec enthousiasme, elle repart de plus belle : « évidemment, c'est le pire ! C'est à cause d'eux qu'il y a autant de retards, il faut vraiment être idiot... C'est pourtant pas compliqué de comprendre qu'il faut laisser sortir les gens si on veut rentrer quand même... »

Le temps de débiter ces lieux communs et la voici arrivée. Le flux habituel des travailleurs se presse contre les portes de verre. « Voyez, c'est exactement ce qu'on disait » me glisse-t-elle en guise d'au revoir. « Mais laissez-nous donc passer avant de monter ! » lance-t-elle en se frayant un passage sans délicatesse. La riposte ne se fait pas attendre : « Hé, ATTENTION là ! Non mais c'est pas possible ces gens qui bousculent en descendant ! »

Héhé, voici une démonstration qui s'est terminée au-delà de mes espérances. Finalement, cette journée ne commence pas si mal... Malheureusement, aujourd'hui, aucun regard complice de la part de quelque amateur éclairé ne vient saluer ma performance. Oh, ce n'est pas bien grave, l'essentiel n'est pas là.

J'adresse un large sourire à la silhouette tassée qui se perd de dos dans la foule et mon train repart. Je reprends ma progression tandis qu'elle ne fait que tourner en rond. Son voyage intérieur se résumant à une éternelle circonvolution où elle redevient celle qu'elle dénonçait quelques minutes auparavant, s'engonçant à chaque tour un peu plus dans sa vision étriquée et pessimiste du monde.

 

BROUILLON [par Reynald Nicod]

 

 

Bonjour chères lectrices, chers lecteurs et principalement chers membres du jury, je vous présente Faustine, l'héroïne bien involontaire de cette nouvelle. Faustine est une blondinette de cinq ans vraiment adorable. Lorsqu'on lui demande ce qu'elle aime, elle répond très sérieusement : manger des bonbons, se déguiser en princesse et aider sa maman à préparer des gâteaux. Avec ses PetiJe suis deux petites couettes, sa bonne bouille joufflue et son sourire enjôleur, je vous assure qu'il est impossible de ne pas tomber sous le charme. Il est important que vous l'adoriez en tout cas.

Pour finir de vous faire craquer, on peut lui ajouter un petit frère aux cheveux d'or ne quittant jamais son doudou et qui aurait survécu à une maladie infantile par exemple et un grand frère protecteur, adorant les câlins et au goût précoce pour les mathématiques, faisant de lui un formidable espoir pour la prochaine génération d'ingénieurs. Les parents qui s'aiment comme au premier jour complètent cette petite famille à laquelle on s'attachera instantanément. Mais bon, c'est une nouvelle, on ne peut pas se permettre trop de personnages et on n'aurait de toute façon pas le temps de s'y intéresser dans la limite des 3000 mots... On va donc se focaliser sur la petite Faustine et aller droit à l'essentiel.

En revanche, notre histoire ne peut se passer d'un méchant. Oh, pas forcément avec un mauvais fond, mais juste un rouage un peu perverti du système. Il serait ingénieur à la SNCF (ou Réseau Ferré de France, on ne sait plus qui fait quoi chez eux), tyrannisé par ces anglicismes qui oppressent les cadres de sa génération : cost-cutting et autres reengineering le poussent à la limite du burn-out. Après quelques années d'expérience, par un absurde concours de circonstances comme savent nous en offrir les grandes entreprises, et en dépit de tout bon sens étant donné sa formation, il se retrouve responsable des équipements de sécurité du réseau ferroviaire. Quand atterrit sur son bureau le dossier concernant les instruments de mesure utilisés aux passages à niveau des lignes à grande vitesse, il décide de recourir à du matériel chinois au lieu de renouveler ses contrats d'achat de capteurs VEGA. Quelques économies de bout de chandelle ni vues ni connues pour équilibrer un budget...

On revient ensuite à la petite Faustine. Vous savez, comme chez Alexandre Dumas et Bernard Werber, où deux histoires parallèles semblent complètement indépendantes bien qu'on sache qu'elles vont finir par se rejoindre... Revoici donc la petite Faustine et ses joies simples et enfantines. Et justement, un de ses petits plaisirs c'est lorsque, comme aujourd'hui, son papa vient la chercher à l'école et qu'elle retrouve toute la famille dans la voiture. Elle sait qu'ils vont s'arrêter acheter le goûter à la boulangerie. Elle fera alors mine d'hésiter avant de choisir la plus grosse religieuse au chocolat de la vitrine. Cela prendra juste assez de temps pour qu'elle soit sûre d'assister à un spectacle qu'elle adore sur le chemin du retour : le TGV Paris- Lausanne au passage à niveau à 17h22.

Sentez-vous venir le dénouement tragique à ce passage à niveau, point crucial du récit, élément central de la nouvelle, lieu de convergence dramatique de nos deux histoires ? Avec un nouveau capteur permettant de déclencher la barrière automatique de mauvaise qualité et la voiture joyeuse qui approche insouciamment du croisement fatidique, voyez-vous pour quelques centaines d'euros d'économie le drame approcher à la vitesse du Paris-Lausanne ?

Hum... C'est un peu tiré par les cheveux cette histoire d'accident au passage à niveau. J'ai beau insister, il n'y a pas vraiment de rapport avec le thème imposé. En plus, le capteur en question fonctionne probablement grâce à un différentiel de pression, ça aurait d'avantage convenu pour le concours de l'année dernière. Allez, disons qu'on va épargner notre petite famille pour cette fois. Non pas que le matériel chinois ait correctement fonctionné, non, rien ne remplace la fiabilité alsacienne. Mais le père aime tellement voir les yeux de ses petits bouts de chou s'illuminer à l'arrivée de l'éclair bleu que, malgré la barrière restée levée, il s'arrête juste avant le passage à niveau, par habitude.

Bon, du coup, notre ingénieur ferroviaire ne sert plus à rien. On va plutôt le faire travailler chez EDF (ou ERDF ? RTE peut-être ? On ne sait pas non plus qui fait quoi là-bas). Même pression, euh non, pas pression... Mêmes contraintes sur les coûts mais cette fois-ci dans un domaine un peu différent. L'affreux cadre est à présent chargé de faire des économies en "optimisant" l'équipement électronique des installations hydroélectriques. Et notamment le système de mesure des infiltrations dans les canaux internes des barrages, dont celui qui surplombe le village de Faustine.

Bien sûr, tout le monde n'étant pas spécialiste en ingénierie hydraulique, il conviendra de prévoir un petit paragraphe précisant que contrairement à ce qu'on pourrait penser, il est tout à fait normal que l'eau s'infiltre dans la paroi de béton de ces ouvrages. Elle y est ensuite recueillie par un ensemble de drains dont on calcule le débit pour en déduire l'état de porosité de toute la structure. Evidemment, aucun problème de fiabilité dans la mesure du niveau de l'eau si on utilise un bon vieux Vegapuls WL 61. Par contre, il suffit d'une ou deux nuits d'hiver autour de -20°C, -25°C pour que les modèles bon marché se détraquent, ne permettant pas de remarquer une augmentation sensible et très inquiétante du débit dans les canaux d'évacuation.

Et voici notre drame qui se remet implacablement en place. Il suffit de commencer par un hiver rigoureux et d'abondantes chutes de neige (« un niveau d'enneigement record sur tout le massif du Jura » disaient-ils à la météo des pistes) que Faustine met à profit pour apprendre les rudiments du chasse-neige et passer brillamment son flocon. Continuons par un printemps très doux qui fait fondre tout ça, Faustine s'émerveillant des premiers bourgeons, des cerisiers en fleurs et du retour des papillons. On obtient alors un niveau d'eau proche de la cote d'alerte pour notre retenue artificielle. Ajoutons deux ou trois fissures dans la paroi de béton, aggravées par le gel et non détectées par un capteur défaillant endommagé par le froid (alors qu'un Vegapuls WL 61 encaisse des -40 °C sans sourciller) et zou, pour quelques restrictions budgétaires et en une poignée de secondes, on rince la petite Faustine, ses rêves de princesse et sa famille idéale sous cinquante mètres d'eau...

Mouais, je sens votre déception. Et vous avez probablement raison. A la relecture de ce brouillon je ne peux qu'admettre que cela ressemble plus à une publicité qu'à une nouvelle. Il ne faut tout de même pas prendre les jurés de VEGA pour des idiots, la ficelle est un peu grosse. Et puis, le barrage qui cède, certes ça permet de coller un peu plus au thème mais franchement, c'est du déjà vu. On peut sans doute imaginer un peu plus original.

Remplaçons par exemple le WL 61 par un VEGASWING 51. Ah, tout de suite, ça ouvre des perspectives nouvelles, n'est-ce pas ? Je vois d'ici l'œil des spécialistes s'illuminer en imaginant les rebondissements narratifs rendus possibles par cette modification. Bon, un peu de patience, il nous faut ralentir encore une fois notre récit pour expliquer aux béotiens. Juste le temps de les informer qu'un VEGASWING 51 mesure très précisément le niveau de n'importe quel liquide. Comme par exemple l'huile lubrifiant l'engrainage du rotor de l'éolienne sous laquelle Faustine aime venir jouer à la maîtresse avec ses peluches.

Notre ingénieur économe peut ainsi rester chez EDF, affecté cette fois au choix des composants pour le parc éolien. De toute façon, il n'aurait sans doute pas voulu changer encore d'employeur, une telle versatilité aurait nuit à sa crédibilité lorsqu'il disserte longuement sur les vertus de la fidélité à l'entreprise durant les entretiens d'embauche. On peut être sans scrupule mais prendre soin de sa carrière...

Vous l'avez tous compris à présent, sous cette éolienne se réamorce notre enchaînement tragique : des économies apparemment faciles et discrètes, du matériel de substitution défaillant qui n'alerte pas de la baisse du niveau de lubrifiant et hop, la petite Faustine se retrouve embrochée par les ailes détachées d'un axe complètement grippé. C'est une fin bien dramatique pour notre héroïne adorable. Et originale, non ?

Toujours pas convaincus ? C'est vrai, vous n'avez sans doute pas tort et il faut que je me fasse une raison. Je vais arrêter là et ne vous infliger qu'un peu moins de 1500 mots. Pour remporter ce concours, je n'ai manifestement pas le niveau.

 

 

l'ensemble, ci-dessous, des cinq nouvelles de Reynald

 

On ne passe pas par Reynald Nicod.

 

C'était une douce journée de la fin du mois d'août. Comme à chaque fois que j'en avais l'occasion, j'accompagnais mon oncle dans les travaux des champs. Sensiblement plus jeune que mes parents, il semblait prédestiné à la vie de paysan : barbu et un peu rustre, on ne l'avait toujours vu heureux qu'entouré de grands espaces ou d'animaux. Les rares fois où il était contraint de s'endimancher pour une fête de famille, il disparaissait immanquablement et il fallait aller le débusquer dans un débarras ou un potager voisin pour qu'il souffre figurer sur la photo de groupe.

Ce jour-là, pas de vêtement du dimanche mais ses éternels short et t-shirt déchirés. Il conduisait sa moissonneuse-batteuse dans la dernière parcelle de blé qui restait à faucher. Du haut de mes huit ans, j'étais fasciné par la complexité apparente de la machine. Je passais avec joie la journée à étudier la danse des cadrans virevoltants et des voyants clignotants, essayant de deviner l'utilité d'un levier ou d'un bouton. Je me délectais de ces heures de silence contemplatif en compagnie de mon oncle taciturne.

La quiétude de cette matinée n'avait été troublée que par une harde de sangliers dérangée par notre activité et qui avait filé dans le maïs voisin, non sans être repérée par mon oncle, qui, en chasseur invétéré, préparait déjà les prochaines battues. L'ouverture approchait.

Déjà, la remorque était pleine de grains, une bonne moitié du champ avait été fauché et il était temps de rentrer décharger à la ferme. Nous avions bien avancé, disposions de deux jours pour tout moissonner et le temps était sec. Aucune hâte, nous reviendrons demain à la fraîche pour terminer.

J'adorais parcourir les petits chemins escarpés du retour perché dans la cabine. Le point de vue était extraordinaire, par-delà les haies qui coupent la perspective aux automobilistes. Nous longions des gorges vertigineuses sur des chemins si étroits que les voitures que nous croisions devaient se ranger et nous saluaient d'en bas, pendant que les enfants me lançaient des regards émerveillés et envieux.

Nous venions de nous engager de toute notre largeur sur le passage le plus encaissé du trajet. De mon côté, nous longions la paroi brute. J'aurais pu en toucher le surplomb par la fenêtre s'il n'avait fallu en laisser la vitre fermée pour éviter d'être fouetté par les arbustes qui y poussaient. De l'autre côté se trouvait un précipice si abrupt et proche de la route que nous ne distinguions pas le bas-côté depuis la cabine, ce qui me faisait toujours frissonner lors de l'itinéraire aller, même si je savais que tonton était un super conducteur.

À ce moment, une voiture apparut. Elle roulait à vive allure et nous fit des appels de phare en fonçant en notre direction. Tonton décéléra en grommelant « Qu'est-ce qu'il a le touriste ? » en référence à l'immatriculation lyonnaise de la grosse berline bientôt immobilisée devant nous. On y distinguait un conducteur agité qui jouait à présent du klaxon et gesticulait de lui libérer le passage. Connaissant le caractère bourru de mon oncle, je jugeai que ce n'était sans doute pas la bonne attitude à adopter pour en obtenir quelque chose.

Le conducteur ne partageait manifestement pas mon analyse puisque, descendu du véhicule, il s'était approché de la porte de la moissonneuse et était passé à l'étape de l'intimidation. En effet, nous dit-il avec un faux air de confidence, il transportait un personnage politique très important, évidemment très pressé et vraiment pas patient et il nous "conseillait" de les laisser passer au plus vite pour éviter les problèmes. La réponse avunculaire ne se fit pas attendre : « Il est hors de question que je recule : je me suis engagé dans le passage et je vais continuer. Ce serait bien le Président de la République à l'arrière de la voiture que cela n'y changerait rien. Si vous voulez passer, il faudra commencer par reculer sur un kilomètre jusqu'au replat de la Serra. »

Sans surprise, le ton monta et bientôt le passager impatient descendit à son tour du véhicule. Il s'agissait du Préfet de la région Rhône-Alpes (dont nous dépendions également dans nos confins de montagne jurassienne de l'Ain) et il semblait en effet pressé et passablement agacé de la situation. A la différence de son chauffeur qui était de plus en plus véhément, il joua la carte de l'apaisement : « Ecoutez mon vieux (aïe, pas sûr que tonton apprécie cette entrée en matière), j'ai une réunion extrêmement importante et je dois rentrer à Lyon de toute urgence. Reculez d'une cinquantaine de mètres que nous puissions nous faufiler sur le bas-côté et n'en parlons plus. » Mais tonton resta inflexible : c'était non.

Était-ce un hasard ou le haut-fonctionnaire avait-il discrètement appelé à l'aide, toujours est-il que l'estafette bleue des gendarmes du village fit à ce moment son apparition et vint se garer derrière la voiture bloquée. Parmi les militaires qui en descendirent, je reconnus le brigadier Jean Chappuis, qui avait toujours vécu au village (où tout le monde l'appelait Jeannot) et qui côtoyait souvent mon oncle, notamment les dimanches de chasse lorsqu'il n'était pas en service.

Le capitaine de la brigade avait également fait le déplacement et, après s'être empressé de saluer le préfet, il se dirigea avec autorité au pied de la moissonneuse-batteuse et nous intima l'ordre de dégager le passage. Alors que j'aurais volontiers obtempéré et que je commençais à craindre que son rejet buté de l'autorité ne lui porte vraiment préjudice, mon oncle toisa impassiblement le militaire et resta inflexible : c'était hors de question.

Chappuis s'avança à son tour, il grimpa les deux marches pour se mettre au niveau de la cabine, serra la main de mon oncle et ils entamèrent une discussion à moitié couverte par le bruit du moteur. Je compris que Jeannot commença par s'informer sur l'avancée de la moisson avant de s'inquiéter de la situation dans laquelle nous nous retrouvions. Pourquoi ne pas reculer et nous éviter à nous comme à lui des problèmes certains ? Mon oncle lui répondit quelque chose en accompagnant son explication d'un haussement d'épaules et d'un sourire. Jeannot nous sourit en retour et descendit parler à son supérieur. Sa seule réponse fut : « Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? », puis il s'empressa de faire son rapport au Préfet qui rétorqua également d'un : « Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? » agacé. Tout le monde regagna son véhicule.

L'estafette et la berline reculèrent alors et nous les suivîmes de près. Les deux voitures fuyant devant la barre de coupe géante de la moissonneuse me firent penser aux faisans que nous dérangions parfois durant la moisson et qui couraient droit devant la machine, rassurés par l'abri précaire que semblaient leur procurer les céréales que nous convoitions.

Finalement, ils profitèrent de l'élargissement annoncé pour se serrer sur le bas-côté. Nous passâmes et je leur fis de larges saluts du haut de mon promontoire, auxquels seul Jeannot répondit d'un sourire discret.

Quelques minutes silencieuses plus tard, je finis par poser la question qui me brûlait les lèvres :

« Tonton, qu'est-ce que tu lui as dit à Jeannot ? » Il me regarda, étonné par mon interrogation : « Tu sais bien qu'il n'y a pas de marche arrière sur cette

moissonneuse... » J'eus la même réaction que les autres : « Mais pourquoi tu ne leur as pas dit plus tôt ? -" Bah, ils me l'ont pas demandé... »


Le fruit (mal) défendu

A l'aube du 7ème jour, alors que le Créateur s'accordait un repos bien mérité, l'animation était vive dans les couloirs de l'Administration Céleste. Il faut dire que même si le Boss avait officiellement déclaré : « le Monde est parfait » avant de prendre sa journée, il restait quand même pas mal de boulot...

Si tout était calme au DPDJ (Département du Premier et Deuxième Jours), qui était officiellement responsable de la mise en œuvre des directives édictées lors des deux premiers jours de la Création, durant lesquels Dieu n'avait créé que la lumière, le jour, la nuit, le ciel et la mer ; le désarroi était

nettement plus prononcé au Département du 5ème jour, que le Patron avait consacré à l'invention du règne animal mais qu'il aurait, de l'avis général, sans doute mieux fait de chômer. Les anges de cette division récupéraient en effet souvent un travail bâclé. Ainsi, ce poisson à moustaches qui s'était retrouvé affublé de la possibilité de respirer par l'estomac et qu'Adam (créé

au 6ème jour) avait pris pour un chat, ou toutes ces petites espèces dépourvues d'organes reproducteurs qui avaient obligé les Séraphins à bricoler en catastrophe le concept de reproduction asexuée, ou encore cet incroyable assemblage de morceaux d'animaux qui avait abouti à ce drôle de mammifère à bec de canard, pattes de loutre, queue de castor qui portait un aiguillon de venin et des bajoues et dont la femelle pondait des œufs ! Si ça ce n'était pas la preuve que le Boss était pressé de terminer sa journée... Et pour couronner le tout, Adam, qui avait été chargé de donner un nom à toutes ces créatures, avait trouvé malin d'appeler ça d'un imprononçable Ornithorynque.

L'ange Mehashaphkiel venait quant à lui d'être affecté au poste d'agent technique angélique d'échelon I (plus communément appelé ange-larbin) au

sein du Département du 3ème jour. Ce service était en charge de l'exécution des directives édictées lors du premier mercredi de l'Histoire, durant lequel le Patron avait regroupé les eaux pour faire apparaître la terre et créé la vie ainsi que toutes les espèces végétales : herbes, fleurs, arbres, algues, mousses, fruits, lichens, champignons, phytoplanctons... Dans les couloirs du Département, il se disait à mots couverts que le programme de cette journée avait sans doute été un peu trop ambitieux pour un démiurge qui n'en était qu'à sa troisième journée de Création, et il restait de nombreux détails à régler.

Lors du comité de direction matinal, le Séraphin en charge du Département rappela la feuille de route à ses collaborateurs directs :

« Mes amis, les consignes divines sont à la fois claires et concises : après avoir fait apparaître la Terre, Dieu a dit : « Que soit produite la verdure, l'herbe portant de la semence et des arbres fruitiers donnant du fruit ». Voilà, c'est tout ce que nous avons en ce qui concerne le règne végétal. On nous a juste fourni une liste des espèces que nous devons inventer d'ici demain. A vous de jouer Messieurs, soyez créatifs et ne me décevez pas ! »

Le Séraphin attribua ensuite une liste de tâches à chacun des Chérubins de son équipe puis s'attela à respecter le commandement divin de ne plus rien faire de la journée.

Les Chérubins firent de même avec les anges qu'ils dirigeaient et c'est ainsi que Mehashaphkiel se retrouva en charge du projet J3ZC043 : Détermination des caractéristiques techniques des fruits du verger.

Le cahier des charges en était précis : il s'agissait de créer trois fruits, nommés Pomme, Poire et Pêche, les plus variés possibles. Le Chérubin-chef lui avait remis un dossier technique en ajoutant ces quelques consignes : « Soyez créatif Mehashaphkiel, et ne me décevez pas ! » avant de disparaître.

Comme prévu dans le planning, Mehashaphkiel retrouva les trois ébauches de fruit au milieu du verger ouest du Jardin d'Eden et se mit immédiatement au travail, en espérant terminer le plus rapidement possible. Les réunions de ce genre étaient en effet réputées pour être particulièrement âpres, les êtres nouvellement créés n'étant généralement disposées à faire des concessions les engageant pour l'éternité qu'en échange de sérieuses contreparties. Tous les anges assignés à ce type de tâches avaient en tête l'exemple du projet J5FW026 Détermination des caractéristiques techniques des sous-espèces de souris pour lequel les débats avaient été interminables et où la Musaraigne, le Mulot et le Rat avaient finis par céder à la fameuse revendication de l'espèce appelée Eléphant : « je veux bien porter cette trompe ridicule et être la souris qui aura peur de toutes les autres seulement si c'est moi qui suis la plus grosse ».

C'est dans cet état d'esprit que Mehashaphkiel ouvrit la réunion :

« Bonjour. Conformément à la procédure standard de détermination de caractéristiques que j'ai sous les yeux, nous allons débuter par choisir votre forme. Ronde ! répondirent en chœur les trois fruits. &endash; Hum, répliqua l'ange, en temps normal une seule d'entre vous pourrait bénéficier de cette forme parfaite et régulière. Je pense que je peux vous obtenir une dérogation et faire en sorte que deux d'entre vous soient rondes... En revanche, pour toi, il faudra t'accommoder d'une forme irrégulière et biscornue », dit-il en se tournant vers la poire, qui semblait la plus timide du trio. Devant son hésitation, Mehashaphkiel baissa sensiblement la voix et ajouta sur le ton de la confidence : « ne t'inquiète pas, on va arranger ça par la suite ». Cela suffit à emporter l'adhésion du fruit indécis.

« Deuxième point, la texture... Je veux être lisse et croquante ! Dit la pomme. Et moi veloutée et juteuse, enchaîna la pêche. Parfait. Donc il me reste une peau rêche et une structure grumeleuse pour toi » termina Mehashaphkiel en s'adressant à la poire, confiante, à qui il promit de nouvelles compensations.

Ce scénario se répéta pour tous les autres attributs débattus. Goût, couleur, popularité, la poire récoltait toutes les tares en échange de promesses de plus en plus alléchantes. Si bien que lorsque la réunion s'acheva par la dernière caractéristique, Champ lexicaux associés, et que les dernières expressions furent attribuées : « une pomme d'amour », « avoir la pêche » et « une poire à lavements », Mehashaphkiel était allé jusqu'à promettre à la poire de solliciter directement le Créateur pour qu'il lui accordât une propriété spéciale faisant d'elle le « Saint-Graal de tous les fruits de la Création ». Les protagonistes se séparèrent tous d'excellente humeur, partant chacun de leur côté avec leurs amis respectifs, et Mehashaphkiel ne put s'empêcher d'avoir une pensée compatissante pour ses collègues du Département du 5ème jour en voyant la pomme s'éloigner avec un animal improbable tout en longueur et sans jambe, contraint de ramper pour se mouvoir. Evidemment, la poire avait été complètement fluée par l'ange qui ne tint pas ses promesses. Sa gestion du projet J3ZC043 valut même à Mehashaphkiel une certaine notoriété au sein de l'Administration Céleste : régulièrement, les créatures desquelles on tentait d'obtenir des concessions en échange de contreparties douteuses répondaient : « ne me prend pas pour une poire ! » Et C'est donc tout naturellement que l'histoire arriva jusqu'aux oreilles de la Commission Spéciale Interdépartementale de la Nomenclature Divine. Ses membres planchaient notamment à la dénomination des trois grandes vertus théologales énoncées par le Patron la veille ; ces piliers de la Religion qu'il entendait insuffler dans le cœur des créatures auxquelles il avait consacré l'intégralité du 6ème jour : l'Homme. Si le Comité s'était assez facilement entendu sur les vocables Foi et Charité, les avis restaient partagés pour nommer la troisième vertu que le Boss avait définie comme « l'aspiration au bonheur placée dans le cœur de chacune de ses créatures ». Or, c'était exactement le sentiment que Mehashaphkiel avait réussi à faire ressentir à un fruit fade, difforme et granuleux en lui promettant mille merveilles. Les membres de la commission, qui souhaitaient en finir avec leur semaine et goûter eux aussi pour quelques heures à cette nouveauté qu'ils venaient tout juste de nommer Repos dominical, s'accordèrent pour rendre hommage à l'ange en baptisant le concept d'après son nom. Mais comme cette vertu capitale ne pouvait décemment être appelée la Mehashaphkielité ou le Mehashaphkiélisme, on choisit plutôt d'utiliser le surnom de l'ange. En effet, depuis quelques heures, partout dans le Département du 3ème jour, on ne désignait plus Mehashaphkiel que par le sobriquet de Lèse-poire.


367 JOURS

Les jours sont des abricots, juteux, tièdes et lumineux. Après les pluies de septembre, c'est l'été indien. Comme chaque jour, au moindre rayon de soleil, j'attrape un Laguiole et file vers la colline. La petite route défoncée par les intempéries me mène jusqu'à la crête d'où je m'enfonce dans le sous-bois. J'adore cette odeur d'humidité et de bois pourri. Je vais d'un chêne à l'autre, dénichant cèpes et pieds de mouton. Ils sont frais, sains, magnifiques. Avec de l'ail et du persil je vais me régaler.

Je descends dans une combe pour atteindre un bosquet qui dépasse. C'est raide, très épais. Tout d'un coup mon pied glisse sur un morceau de bois visqueux. Je dévale la pente jusqu'au fond d'un petit ravin. Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Je n'ai pas celui de me relever. Une mallette en cuir noir, flambant neuve, est là, à portée de main. Et mes tripes savent déjà que cette mallette va changer ma vie. Le soleil fait briller la dorure de ses serrures. L'attaché-case est identique à ceux qui servent à transporter des liasses de dollars bien rangées dans les films. Je l'attrape. La sensation du cuir diffuse le long de mon bras le sentiment d'un nouveau pouvoir, un pouvoir immense. Cette mallette représente tout ce que je désire depuis si longtemps. Le vent dans les cimes me tire de ma rêverie. Le ciel s'est chargé. Les muscles de mon dos se contractent en un rapide frisson lorsque la bise annoncée par le frémissement des arbres m'atteint. Une branche craque à environ trente mètres, puis une autre. La fouille d'un écureuil ? Plus à cette saison... Un sanglier ? Non ! Là, à vingt pas, une ombre courbée : un homme progresse difficilement dans le taillis de ronces. Le bruit de ma chute l'aura sans doute alerté.

Instinctivement, je sais qu'il faut fuir, sortir d'ici, ne pas me laisser déposséder de mon nouveau trésor. Tous les muscles en alerte, je remonte le ravin avec agilité. À peine le temps d'éviter le piège glissant qui m'y a précipité et je suis dans le bois de chênes. Je devine une présence derrière moi. Sans me retourner, j'accélère ma course. Les poumons saturés de miasmes d'humidité et de bois pourri, j'atteins la route. Je la dévale en tâchant d'éviter les ornières. Je serre l'attaché-case contre mon cœur qui bat à tout rompre. Je devine les liasses alignées qui, à chaque foulée, frappent ma poitrine à travers le cuir luxueux. Enfin, voici les murs rassurants de mon chalet de pierres...

Cela fait maintenant vingt bonnes minutes que je suis retranché dans la maison. Rien de suspect à l'extérieur. Le jour s'éteint lentement à travers les volets clos. Comment aurait-on réussi à me suivre dans ce dédale de troncs et de chablis que j'arpente depuis ma naissance ? Peu à peu, je détache mon regard de la fenêtre, irrésistiblement attiré par la mallette jetée sur la table. Sans savoir comment, je me retrouve assis face à elle.

Combien peut-elle contenir ? Voyons, environ 60 centimètres de long, 40 de large sur 10 de haut : 24 000 centimètres cubes. Et une bonne liasse de billets, 15 x 8 x 1 = 120 cm3. Ça fait 200 liasses dans la mallette, 20 000 billets, deux millions en coupures de 100... Pas mal ! « Ça vaut bien quelques kilos de cèpes » me surprends-je à dire à haute voix, avant de rire nerveusement de cette bonne blague. Il ne reste plus qu'à l'ouvrir, mais ça ne sera pas une mince affaire : les serrures sont de première qualité et les charnières ne céderont pas facilement... Mais l'envie de savoir est trop forte. J'insère la lame du Laguiole entre les deux battants. L'acier poli s'y glisse dans un murmure de cuir effleuré, suivi d'un léger bruissement de papier.

Le couteau est enfoncé jusqu'à la garde. Je tente de faire levier en pivotant. Un clic sournois retentit. Je me fige aussitôt : et si la valise était piégée ? Certaines mines peuvent emporter une main ou pire, souiller tous les billets d'encre indélébile. Une goutte de sueur tombe sur le cuir noir. Il est tellement tendu qu'elle rebondit légèrement avant de le marquer d'une minuscule flaque bombée. Le souffle coupé, je retire le Laguiole le plus délicatement possible. Millimètre par millimètre, la lame laisse réapparaître l'abeille qui y est gravée puis se dégage complètement de l'interstice. Rien ne bouge. Assis face à la mallette, je reprends lentement mes esprits et m'interroge sur la manière d'en extraire le précieux contenu. Un bourdonnement sourd met un terme à mes réflexions.

Je me précipite à la fenêtre. Par la fente des volets, je distingue un rond de lumière qui balaie la colline. Il me faut quelques secondes pour faire le lien avec le grondement de plus en plus proche : un hélicoptère ! Le projecteur d'un hélicoptère en train de fouiller la nuit ! De l'autre côté, au niveau du virage de la route des Eaux-Bonnes, des lueurs apparaissent également : trois voitures se suivent de près et approchent du village. Probablement des 4x4 vue la hauteur des phares... Mais qui sont ces gens ? Comment ont-ils pu savoir ? En un éclair, la réflexion chasse la panique de mon esprit. La mallette ! J'ai probablement déclenché un mouchard. Face à de tels moyens je n'ai qu'une solution, la seule qui soit raisonnable.

Je me rue dans la nuit avec l'attaché-case en direction du bourg. L'hélicoptère a disparu mais je dois passer le carrefour avant que les 4x4 ne l'atteignent. In extremis, je franchis le croisement alors que le contour des phares se précise dans les vitres alentour. Je fonce tête baissée vers mon objectif. Par chance, les grilles claires de la gendarmerie sont encore ouvertes. Je déboule à l'accueil. Tout y est calme, trop calme...

Ma sueur s'est évaporée et j'ai presque repris mon souffle. Le militaire de garde apparaît enfin, difficilement extirpé d'une salle voisine où vrombit un poste de télévision. A son embonpoint, je reconnais le brigadier Doumergue. Son flegme lymphatique tranche singulièrement avec la violence des événements. Comment cet esprit limité pourrait-il d'ailleurs deviner les dangers qui nous menacent ?

Malgré mon excitation, je lui explique posément les circonstances de ma découverte. Avant même que je ne puisse lui faire part de mes craintes pour nos vies, il m'interrompt d'un : « Remplissez ceci ! » agacé, pose devant moi un formulaire et retourne à sa petite lucarne. Décidément, ce gros lard ne mérite pas qu'on se soucie de sa sécurité...

Mon regard accroche l'en-tête de la feuille saumon : « Déclaration d'objets trouvés ». Mais oui, comment n'y ai-je pas pensé ? Laissons mon trésor sous bonne garde durant un an (et un jour) laissons ce gros plein de soupe et ses collègues le défendre contre la petite armée suréquipée qui s'approche... Et, l'année prochaine, le mouchard n'émettra plus, tout danger sera écarté et je pourrai récupérer mon magot.

***

Sans surprise, je ne ferme pas l'œil de la nuit, à peine parviens-je à me détendre quelques minutes sur le divan. C'est l'édition matinale de France- Info qui répond aux questions responsables de mon insomnie. Un journaliste mal réveillé, dépêché à Pau, décrit en direct du Crédit Général ce qu'il appelle déjà « le braquage de la décennie ». Hier après-midi, un homme a sauvagement abattu deux convoyeurs de fonds pour s'emparer d'une mallette de billets. Malgré les moyens exceptionnels mobilisés pour l'interpeller, l'hélicoptère de la Gendarmerie Nationale a perdu sa trace à une trentaine de kilomètres au sud de la ville, entre Laruns et Eaux-Bonnes. À peine le journaliste a-t-il prononcé ces mots qu'un éclair aveuglant fait voler en éclat portes et fenêtres. Des hommes armés et cagoulés apparaissent face à moi, suivis du brigadier Doumergue. Je m'écroule au moment où le gendarme me désigne du doigt, terrassé par le Taser du GIGN.

Quand je recouvre mes esprits, je comparais aux Assises des Pyrénées- Atlantiques. Des familles éplorées et des convoyeurs en uniforme me dévisagent avec haine. Doumergue livre un témoignage accablant. Brandissant le formulaire saumon qui porte ma signature, il déclare que je me suis présenté à la brigade le soir du braquage, nerveux et à bout de souffle. J'y ai alors déposé la mallette noire que le greffier présente à l'assistance. Elle contenait 2 millions d'euros. Cette révélation provoque un brouhaha dans la salle. L'Avocat Général l'amplifie en ajoutant que mon seul alibi est une promenade solitaire dans la forêt où les forces de l'ordre ont perdu la trace du braqueur. Le Président prononce alors la terrible sentence en écrasant de son marteau le cèpe orangé qui pousse sur son bureau : la perpétuité... Un geôlier aux traits du brigadier Doumergue fait résonner le bruit terrible des grilles se refermant à jamais sur ma liberté.

***

06 h 00. Ma montre sonne. J'émerge difficilement de ce cauchemar. Je m'étais donc finalement assoupi sur le divan après ma visite à la gendarmerie. Et comme on aurait pu s'en douter, mon sommeil fut fort agité. C'est la voix du journaliste mal réveillé, envoyé spécial au Crédit Général de Pau qui finit de me rappeler à la réalité. Le même que dans mon rêve... Heureusement, son discours est différent. Il parle du « casse de la décennie, sans arme ni violence » en évoquant le cambriolage qu'a subi la banque hier. En l'absence de commentaire de la police durant l'enquête, le reporter s'étend sur l'imposant dispositif mobilisé pour les recherches. Tout me paraît clair à présent : les fuyards, traqués par les gendarmes, ont caché à la hâte leur butin dans la combe.

À partir de ce moment, je n'ai qu'un objectif : protéger mon trésor jusqu'à ce que je puisse légalement le récupérer. Chaque jour, je surveille l'enceinte de la gendarmerie, note les allées et venues, repère les rituels, devine les procédures. Très vite, je connais parfaitement la routine de la brigade. Inconsciemment, sans doute à cause du cauchemar de la première nuit, j'observe particulièrement Doumergue. Il est d'ailleurs le seul à accéder au local sécurisé faisant office d'armurerie et de dépôt d'objets trouvés. Chaque matin, il patrouille consciencieusement au Bar des Sports devant un Pastis double. Des autres commerces du village, il rapporte invariablement La République des Pyrénées et un éclair au café dans une petite boîte cartonnée. Il les déguste dans l'armurerie climatisée où il a ses habitudes depuis la dernière canicule. Le tire-au-flanc en ressort une trentaine de minutes plus tard, ses déchets dans une main tandis que l'autre est occupée à éponger la sueur qui ruisselle de son front, quand elle ne gratte pas diverses parties de son anatomie adipeuse. Je redouble d'attention lorsqu'un visiteur provoque un déplacement de Doumergue à l'armurerie. Je crains à chaque fois qu'il ne soit venu réclamer la mallette. Heureusement, à part pour quelques parapluies apportés puis récupérés, une paire de lunettes ou un appareil photo, l'activité du brigadier reste assez limitée.

Le temps ne s'écoule plus. Les jours sont une purée d'abricots épaisse, visqueuse. Le 29 février, j'enrage contre l'absurdité de la loi, contre l'injustice scandaleuse qui m'oblige à poireauter 24 heures de plus que ceux dont la découverte ne tombe pas une année bissextile. Chaque soir, la fermeture de la gendarmerie est une délivrance. Tout risque est alors écarté. J'en profite pour refaire mes calculs sur la contenance de l'attaché-case et estimer le montant de mon trésor. Je pleure de déception quand je découvre que le billet de 100 ¤ est légèrement plus grand que mes premières estimations. J'exulte en retrouvant les caractéristiques de ma mallette sur Internet, un centimètre plus large que prévu ! Méthodiquement, je scrute les actualités et m'emporte quotidiennement contre la rapidité à laquelle les médias délaissent le "casse de la décennie" pour se consacrer à des faits divers sans intérêt...

Le 30 septembre, à peine plus d'un mois avant l'échéance tant attendue, un événement vient bouleverser la routine de la brigade. Une réception est donnée dans la cour. Elle semble en l'honneur du brigadier Doumergue, vêtu pour l'occasion d'un uniforme de cérémonie neuf et trop étroit. Le gratifie-t- on pour avoir finalement retrouvé le butin du Crédit Général ? Paniqué, je me prépare à fuir en cas de mouvement suspect en ma direction. Mais rien. Nouvelle nuit blanche. Le lendemain, Doumergue a disparu et personne n'accède plus à l'armurerie, comme une scène de crime sous scellés. Même chose le jour suivant.

Je décide alors de me renseigner au village, m'extirpant à regret de mon refuge. Je supporte de moins en moins le regard des autres, j'ai l'impression qu'ils savent. Sous des propos faussement anodins, ils cherchent à me déstabiliser, à me soutirer des informations. « Alors, ça va ? » « Beau temps pour les champignons, n'est-ce pas ? » « On te voit à la kermesse dimanche ? » C'est ça, et pendant ce temps vous en profiterez pour me jouer le sale tour que vous manigancez derrière mon dos... C'est finalement au Bar des Sports que j'ai ma réponse. Doumergue a pris sa retraite. Tout simplement. Depuis son départ, les visites à l'armurerie sont rares. Heureusement, car chacune génère un émoi croissant à mesure que la date fatidique approche.

Enfin, un matin, ça y est. 367 jours se sont écoulés. Il était temps, cette affaire aurait commencé à m'obnubiler sinon... J'ai prévu de ne pas récupérer la mallette le jour même, afin de ne pas éveiller les soupçons. Mais mes jambes décident d'elles-mêmes de me porter jusqu'à l'accueil de la brigade où un jeune gendarme me l'a remise sans poser une seule des cent questions que j'avais anticipées.

Je me retrouve de nouveau seul face à elle, un an et quelques heures plus tard. Les serrures ont cédé comme pendant mes entraînements sur des fermetures similaires. Je vais enfin savoir, enfin être riche, vivre et avoir tout ce dont j'ai tellement envie...

***

C'est dans l'édition du 9 novembre de La République que l'ancien brigadier Doumergue découvre les circonstances du suicide. L'homme s'est pendu dans son chalet, sans lettre d'explication. En lisant l'interview du sous- officier qui l'a remplacé, le nouveau retraité esquisse un sourire sous sa moustache. Il s'amuse de la naïveté du jeune gendarme qui en dit trop, grisé par l'exposition médiatique :"

! D'après l'enquête de voisinage, la victime avait développé une paranoïa aiguë, couplée à une misanthropie sévère qui le poussait à éviter tout contact extérieur. Sans prise en charge adaptée, ce genre de cas peut conduire à de telles issues tragiques. « Quelle analyse, ils en apprennent des choses utiles à l'école maintenant ! » pense-t-il." ! L'homme a été découvert à proximité d'une mallette en cuir. Il y avait consciencieusement conservé les deux pages centrales de chacun des numéros d'un quotidien régional de ces derniers mois (« Tiens, La Rép' préfère ne pas se faire de la publicité »). Nos experts psychiatriques tentent actuellement de déterminer les raisons de ce comportement.

L'ancien gendarme se souvient de la nuit où la victime avait apporté cette mallette à la brigade. Il avait instantanément constaté sa nervosité et fait le lien avec le casse de Pau quelques heures auparavant. En une seconde, sa décision était prise. Quiconque l'avait connu lors de son engagement aurait été surpris par son choix, tant il était alors un élément zélé. Meilleur verbalisateur du département en début de carrière, il avait pourtant des évaluations médiocres. Autour de lui, il observait avec une amertume croissante les promotions de certains collègues. Ceux dont les épouses invitaient l'adjudant au café du dimanche ou ceux qui se découvraient une passion pour le golf ou la pêche selon les goûts de leur hiérarchie. Alors, ce jour-là, il omit de signaler la mallette aux enquêteurs chargés du cambriolage. Ses envies de revanche avaient eu raison de sa probité.

Doumergue referme son journal. Il ne regrette pas de le faire expédier à grands frais jusqu'à Mayotte où il passe le début de l'hiver. Il déclame, souriant : « La fine fleur des cerveaux de la Gendarmerie est sur le coup... Dormez tranquilles citoyens, nos officiers surdiplômés vous protègent ! »

Il tend un billet vert au vendeur qui lui apporte sa coco glacée quotidienne. Le mahorais porte immédiatement la coupure à son nez et rit en lui rendant la monnaie : « Marahaba, encore un billet qui sent l'éclair au café ! »" " Doumergue ne répond pas à la blague récurrente. Perdu dans ses pensées, bercé par le murmure des vagues et savourant le dessert rafraîchissant et sucré, il marmonne pour lui-même : « Quand même, j'ai bien fait de mettre la corde avec les journaux dans la mallette, il se serait ouvert les veines au Laguiole sinon... Tout ce sang dès la sortie de l'école, ça l'aurait dégoûté de la profession, le petit... » Le soleil rouge est un abricot trop mûr, déformé, qui finit de s'abîmer dans l'Océan Indien. Ses derniers rayons réchauffent Doumergue qui s'endort doucement, blotti dans le sentiment le plus agréable qui soit pour un homme qui a porté l'uniforme toute sa vie : celui que justice a enfin été rendue.


Destins croisés

17 juin 1944 &endash; Écausseville (Manche)

Cela fait deux ou trois minutes que les échanges de coups de feu sont très intenses et de plus en plus proches. À présent, il voit les Allemands au fond de la cour de sa ferme, cachés derrière les bosquets. Sans doute tentent- ils de barrer la route de Cherbourg au détachement américain de Sainte- Mère-l'Église. Voilà deux semaines que les Alliés ont débarqué et piétinent dans une poche grosse comme à peine un canton. Dès que les renforts envoyés par Hitler seront arrivés, la grande Wehrmacht aura vite fait de renvoyer rosbifs et amerloques à la mer.

C'est le bon moment pour aider les Allemands à tenir et se faire remarquer un peu plus. Il faut dire qu'il n'a pas eu de chance jusqu'ici. Il ne connaît pas de juif à dénoncer et il n'y avait aucun résistant dans le village. Tout juste a-t-il pu signaler quelques magouilleurs au marché noir et un réfractaire au STO... Heureusement qu'il s'est tout de suite mis au service de la Kommandantur en l'approvisionnant avec les produits de sa ferme et que les Allemands aiment tant oignons et pommes de terre, c'est tout ce qu'on arrive à faire pousser dans la région...

Il réfléchit, hésite encore... Une rafale de pistolet mitrailleur ennemi finit par le décider : c'est aujourd'hui ou jamais qu'il faut prendre le risque. Il file chercher une paire de tenailles pour arracher les clous des lattes du parquet. C'est ici qu'il a caché le vieux Lebel de son père en 1939. Couché sur le sol, il allonge le bras pour récupérer la boîte de munitions et ressort le tout d'une main tremblante. En temps normal, on peut être fusillé pour dissimulation d'armes mais les Allemands le connaissent bien maintenant et ne devraient pas refuser son aide dont ils ont l'air d'avoir bien besoin.

Il fonce en direction du poste de commandement avancé, derrière l'église, où quelques gradés sont réunis, tout en vérifiant que le fusil n'a pas trop souffert. Il le charge en marchant ; la culasse fonctionne, un peu grippée mais ça ira ; il arme. Bien. Les réflexes sont toujours là... BOUM ! Une détonation fracassante. Yeux et oreilles fermés par la douleur. Sonné, il reprend contact avec la réalité après quelques secondes.

Tous les regards des militaires allemands convergent sur lui. Les deux sentinelles de l'état-major le tiennent en joue en vociférant... Il leur répond : « Du calme ! C'est moi ! Je viens pour aider. Alles gut, alles gut ! » Deux hommes se sont précipités auprès de leur officier, tombé au sol. Ils ouvrent son col, maintiennent sa tête, s'agitent désespérément. Que se passe-t-il ? On a été touchés par les ricains ? Et ces hurlements qui n'arrêtent pas de lui intimer de lever les mains. C'est pas possible, mais qu'est-ce qu'il a fait ?

Comme prévu, les Allemands parviennent à repousser l'offensive ennemie, mais il n'en saura pas plus sur la suite des évènements. Après un procès expéditif, dans une ambiance de grand déménagement, personne ne croira qu'il a abattu l'Oberleutnant par accident. Il sera exécuté contre le mur de sa ferme par un peloton improvisé. Les Allemands laisseront le soin aux gars du village de l'enterrer avec les trois autres fusillés du jour qu'ils avaient surpris en plein sabotage.

À la Libération, tous les quatre seront cités comme martyrs de la Résistance, symboles de la barbarie de l'occupant et de l'héroïsme de la population locale. Sa fille déclarera que sous couvert de collaborationnisme, il écoutait clandestinement Radio-Londres et préparait l'attentat de longue date. Elle sauvera ainsi sa jolie chevelure qui plaisait tant au beau Günter.

***

17 juin 1944 &endash; Bérigny (Manche)

Enfin, les Américains arrivent. Ça fait deux semaines qu'ils ont débarqué et ils semblent avoir du mal à progresser. Radio-Londres est optimiste et fait écho de luttes acharnées qui tournent en notre faveur. Les messages codés d'appel à l'action se multiplient. Certes, il a déjà un peu participé au sabotage : une nuit, dans la forêt de Cerisy, il avait consciencieusement abattu à la hache les poteaux de la ligne téléphonique reliant Saint-Lô à Bagneux qui avaient échappés au bombardement. Mais là, c'est le moment d'apporter une aide décisive.

Depuis la fenêtre de sa cuisine, il voit clairement le bataillon allemand qui lui tourne le dos. Ils se cachent au fond de la cour, le long du muret d'où ils ont engagé une fusillade. Sans doute contre des Américains débarqués aux alentours de Vierville. L'occasion idéale d'utiliser le vieux Lebel de son père qu'il a extrait de sa cachette pour l'occasion.

Appuyé sur le rebord de la fenêtre, alors qu'il entend les balles américaines siffler et percuter le toit de temps en temps, il ajuste les allemands de dos. Pan ! Il profite d'une rafale d'arme automatique qui couvre la détonation pour descendre le premier vert-de-gris. Puis un deuxième, un troisième... Il fait mouche à chaque fois, c'est presque trop facile. Voyant leurs camarades tomber, les boches se cachent encore plus du seul ennemi connu et restent immobiles, recroquevillés derrière le mur. Pan ! En pleine nuque. Pan ! Sous l'omoplate. Pan ! Aïe, raté. A l'impact, l'allemand se rend compte qu'ils sont entre deux feux. Un soldat le pointe du doigt, il est repéré. Ils ripostent. Il faut se cacher. À peine est-il descendu dans la cave qu'une énorme déflagration retentit. Il entend la charpente s'effondrer, une vague de chaleur insoutenable le saisit dans une onde assourdissante. Il perd connaissance.

Il revient à lui réveillé par des coups au-dessus de sa tête. Des bruits de bottes, de l'agitation, des cris dans une langue incompréhensible. Sous sa main, il sent son fusil. Il le sert contre lui. La trappe qui mène à sa cachette s'ouvre, un faisceau de lampe balaie l'escalier à sa recherche. Une silhouette s'avance prudemment dans l'ouverture. Pan ! Un de plus de descendu, l'ombre s'effondre. Cris, panique, grenade...

Les Américains laissèrent le cadavre sur place et interdirent à quiconque de relever les ruines de la maison du milicien qui avait abattu l'un des leurs. Ils avaient été pris dans une embuscade pendant qu'ils recherchaient les allemands qui auraient pu s'échapper : il en manquait cinq par rapport à ce qui leur avait été signalé. L'attitude kamikaze de l'homme retranché indiquait qu'il avait sans doute également prêté assistance aux boches lors de l'accrochage qui avait eu lieu à deux pas de sa ferme. À la Libération, on confisquera ses biens et il sera condamné à titre posthume à la dégradation nationale.


Petits plaisirs

Lundi 9 mars, 8h35 &endash; Station Concorde, ligne 1 du métro parisien.

« Hé, ATTENTION là ! Non mais c'est pas possible ces gens qui bousculent en descendant ! » Toute la rame sursaute, les têtes se tournent, surprises par l'intensité des cris. Une réponse énervée fuse du quai, couverte par la sonnerie de la porte qui se referme sur l'indélicat pressé. Soupirs réprobateurs et regards obliques convergent sur la nouvelle passagère râleuse. Comme pour lui faire comprendre que son emportement était exagéré et lui reprocher implicitement d'avoir tiré le wagon de sa torpeur matinale pour si peu.

« Autant de tension de grand matin, voilà encore une journée qui commence fort... » C'est sans doute le genre de réflexion qui aurait dû me traverser l'esprit avant que je ne replonge dans mes songes. Mais aujourd'hui, je suis d'humeur joueuse. Je m'approche de la dame qui est toujours passablement agacée et qui continue de maugréer, tentant de se justifier auprès d'un interlocuteur insaisissable : tous les usagers, au mieux indifférents, détournent en effet regard et attention. Je n'ai pas envie que cette rage s'éteigne ainsi, étouffée par l'apathie ambiante. D'un seul clin d'œil compatissant, je l'attise : le discours qui commençait à s'essouffler repart de plus belle. Je récolte bien quelques froncements de sourcils de la part de passagers aspirants à un peu plus de tranquillité, mais je m'en fiche : ce matin, j'ai envie de nourrir le troll et de voir ce qu'il a dans le ventre.

Et je ne suis pas déçu. Je suis en présence de l'archétype parfait de la petite bonne femme rondouillarde qui ne s'en laisse pas conter et qui n'a pas sa langue dans sa poche. J'ai immédiatement droit au discours stéréotypé : « les jeunes ne respectent plus rien », « ça ne se passait pas comme ça de mon temps », à cause bien sûr de « la démission des parents », le tout sur fond de « pertes des valeurs » exhalant de temps en temps des relents de racisme primaire, lancés comme autant de petites perches pour sonder mon éventuelle adhésion... Ces tentatives n'obtenant pas l'effet escompté, la discussion se recentre plutôt sur la multiplication des incivilités dans les transports parisiens.

« Et puis les gens ne se parlent plus... Regardez-les tous absorbés dans leur jeu idiot et accrochés à leur téléphone portable. Et encore, aujourd'hui on a de la chance, y'en a pas un qui fait profiter de sa conversation à tout le monde » reprend-elle en haussant ostensiblement la voix, comme pour mettre au défi ses voisins, qui ne relèvent pas la provocation. J'acquiesce d'une mimique pleine d'empathie.

Le chassé-croisé des montées et descentes à la station Etoile lui fournissent la matière pour enchaîner. « Et ça bloque dans les couloirs, c'est infernal. AVANCEZ DANS LE FOND, Y'EN A QUI VOUDRAIENT MONTER ! » crie-t-elle en s'agrippant à sa place au milieu de l'allée. Mais l'horaire est trop matinal pour provoquer des réactions et le débat houleux qu'elle aurait aimé susciter ne s'allumera pas. Je tente de la relancer en évoquant cette insupportable manie qui consiste à se ranger à gauche sur les escalators, provoquant embouteillages et ralentissements. Mais elle balaie négligemment mon argument : « Oh, ça non, ce n'est pas si grave. Et puis, je ne monte pas les marches de toute façon... »

Je n'ai pas plus de succès en essayant de l'engager sur le désagrément généré par les piétons qui stationnent sur les trottoirs ou qui flânent alors qu'on est pressé. Même ma boutade désespérée : « on appelle ça un trottoir, pas un traînoir ! » ne parvient pas à emporter son approbation.

Notre discussion s'essouffle. L'annonce par la voix calibrée de la RATP de l'arrivée à Porte Maillot m'arrache un sourire et me procure une seconde d'évasion : j'imagine qu'il pourrait s'agir d'un jeu de mots pour désigner un sportif, qu'on appellerait "porte-maillot" comme on appelle porte-drapeau celui qui ouvre la marche d'une délégation olympique. Un groupe de touristes à l'allure de routards, avec sacs de randonnée sur le dos, pénètre difficilement dans notre train. L'œil de mon interlocutrice se rallume. Je ne saurais dire ce qui la gêne le plus : leurs volumineux bagages, contraignant les occupants des strapontins alentour à se lever ou leur conversation dans une langue particulièrement gutturale. Toujours est-il qu'elle ne tarde pas à râler de nouveau, me prenant à témoin de la manifeste mauvaise éducation de ces visiteurs et profitant de la certitude qu'ils ne la comprennent pas pour en tirer des généralités sur « la barbarie des peuples de l'est».

Je la sens remontée, gonflée à bloc, bien mûre. Voyons si on peut en profiter pour pousser le bouchon un peu plus loin. Je me lance : « et le plus agaçant, c'est ceux qui ne vous laissent pas descendre, non ? ». Ravie de m'entendre à mon tour lancer une telle banalité dans la conversation, elle en profite pour me rendre un peu de l'attention que je lui ai accordée. Acquiesçant avec enthousiasme, elle repart de plus belle : « évidemment, c'est le pire ! C'est à cause d'eux qu'il y a autant de retards, il faut vraiment être idiot... C'est pourtant pas compliqué de comprendre qu'il faut laisser sortir les gens si on veut rentrer quand même... »

Le temps de débiter ces lieux communs et la voici arrivée. Le flux habituel des travailleurs se presse contre les portes de verre. « Voyez, c'est exactement ce qu'on disait » me glisse-t-elle en guise d'au revoir. « Mais laissez-nous donc passer avant de monter ! » lance-t-elle en se frayant un passage sans délicatesse. La riposte ne se fait pas attendre : « Hé, ATTENTION là ! Non mais c'est pas possible ces gens qui bousculent en descendant ! »

Héhé, voici une démonstration qui s'est terminée au-delà de mes espérances. Finalement, cette journée ne commence pas si mal... Malheureusement, aujourd'hui, aucun regard complice de la part de quelque amateur éclairé ne vient saluer ma performance. Oh, ce n'est pas bien grave, l'essentiel n'est pas là.

J'adresse un large sourire à la silhouette tassée qui se perd de dos dans la foule et mon train repart. Je reprends ma progression tandis qu'elle ne fait que tourner en rond. Son voyage intérieur se résumant à une éternelle circonvolution où elle redevient celle qu'elle dénonçait quelques minutes auparavant, s'engonçant à chaque tour un peu plus dans sa vision étriquée et pessimiste du monde.


BROUILLON

Bonjour chères lectrices, chers lecteurs et principalement chers membres du jury, je vous présente Faustine, l'héroïne bien involontaire de cette nouvelle. Faustine est une blondinette de cinq ans vraiment adorable. Lorsqu'on lui demande ce qu'elle aime, elle répond très sérieusement : manger des bonbons, se déguiser en princesse et aider sa maman à préparer des gâteaux. Avec ses PetiJe suis deux petites couettes, sa bonne bouille joufflue et son sourire enjôleur, je vous assure qu'il est impossible de ne pas tomber sous le charme. Il est important que vous l'adoriez en tout cas.

Pour finir de vous faire craquer, on peut lui ajouter un petit frère aux cheveux d'or ne quittant jamais son doudou et qui aurait survécu à une maladie infantile par exemple et un grand frère protecteur, adorant les câlins et au goût précoce pour les mathématiques, faisant de lui un formidable espoir pour la prochaine génération d'ingénieurs. Les parents qui s'aiment comme au premier jour complètent cette petite famille à laquelle on s'attachera instantanément. Mais bon, c'est une nouvelle, on ne peut pas se permettre trop de personnages et on n'aurait de toute façon pas le temps de s'y intéresser dans la limite des 3000 mots... On va donc se focaliser sur la petite Faustine et aller droit à l'essentiel.

En revanche, notre histoire ne peut se passer d'un méchant. Oh, pas forcément avec un mauvais fond, mais juste un rouage un peu perverti du système. Il serait ingénieur à la SNCF (ou Réseau Ferré de France, on ne sait plus qui fait quoi chez eux), tyrannisé par ces anglicismes qui oppressent les cadres de sa génération : cost-cutting et autres reengineering le poussent à la limite du burn-out. Après quelques années d'expérience, par un absurde concours de circonstances comme savent nous en offrir les grandes entreprises, et en dépit de tout bon sens étant donné sa formation, il se retrouve responsable des équipements de sécurité du réseau ferroviaire. Quand atterrit sur son bureau le dossier concernant les instruments de mesure utilisés aux passages à niveau des lignes à grande vitesse, il décide de recourir à du matériel chinois au lieu de renouveler ses contrats d'achat de capteurs VEGA. Quelques économies de bout de chandelle ni vues ni connues pour équilibrer un budget...

On revient ensuite à la petite Faustine. Vous savez, comme chez Alexandre Dumas et Bernard Werber, où deux histoires parallèles semblent complètement indépendantes bien qu'on sache qu'elles vont finir par se rejoindre... Revoici donc la petite Faustine et ses joies simples et enfantines. Et justement, un de ses petits plaisirs c'est lorsque, comme aujourd'hui, son papa vient la chercher à l'école et qu'elle retrouve toute la famille dans la voiture. Elle sait qu'ils vont s'arrêter acheter le goûter à la boulangerie. Elle fera alors mine d'hésiter avant de choisir la plus grosse religieuse au chocolat de la vitrine. Cela prendra juste assez de temps pour qu'elle soit sûre d'assister à un spectacle qu'elle adore sur le chemin du retour : le TGV Paris- Lausanne au passage à niveau à 17 h 22.

Sentez-vous venir le dénouement tragique à ce passage à niveau, point crucial du récit, élément central de la nouvelle, lieu de convergence dramatique de nos deux histoires ? Avec un nouveau capteur permettant de déclencher la barrière automatique de mauvaise qualité et la voiture joyeuse qui approche insouciamment du croisement fatidique, voyez-vous pour quelques centaines d'euros d'économie le drame approcher à la vitesse du Paris-Lausanne ?

Hum... C'est un peu tiré par les cheveux cette histoire d'accident au passage à niveau. J'ai beau insister, il n'y a pas vraiment de rapport avec le thème imposé. En plus, le capteur en question fonctionne probablement grâce à un différentiel de pression, ça aurait d'avantage convenu pour le concours de l'année dernière. Allez, disons qu'on va épargner notre petite famille pour cette fois. Non pas que le matériel chinois ait correctement fonctionné, non, rien ne remplace la fiabilité alsacienne. Mais le père aime tellement voir les yeux de ses petits bouts de chou s'illuminer à l'arrivée de l'éclair bleu que, malgré la barrière restée levée, il s'arrête juste avant le passage à niveau, par habitude.

Bon, du coup, notre ingénieur ferroviaire ne sert plus à rien. On va plutôt le faire travailler chez EDF (ou ERDF ? RTE peut-être ? On ne sait pas non plus qui fait quoi là-bas). Même pression, euh non, pas pression... Mêmes contraintes sur les coûts mais cette fois-ci dans un domaine un peu différent. L'affreux cadre est à présent chargé de faire des économies en "optimisant" l'équipement électronique des installations hydroélectriques. Et notamment le système de mesure des infiltrations dans les canaux internes des barrages, dont celui qui surplombe le village de Faustine.

Bien sûr, tout le monde n'étant pas spécialiste en ingénierie hydraulique, il conviendra de prévoir un petit paragraphe précisant que contrairement à ce qu'on pourrait penser, il est tout à fait normal que l'eau s'infiltre dans la paroi de béton de ces ouvrages. Elle y est ensuite recueillie par un ensemble de drains dont on calcule le débit pour en déduire l'état de porosité de toute la structure. Evidemment, aucun problème de fiabilité dans la mesure du niveau de l'eau si on utilise un bon vieux Vegapuls WL 61. Par contre, il suffit d'une ou deux nuits d'hiver autour de -20°C, -25°C pour que les modèles bon marché se détraquent, ne permettant pas de remarquer une augmentation sensible et très inquiétante du débit dans les canaux d'évacuation.

Et voici notre drame qui se remet implacablement en place. Il suffit de commencer par un hiver rigoureux et d'abondantes chutes de neige (« un niveau d'enneigement record sur tout le massif du Jura » disaient-ils à la météo des pistes) que Faustine met à profit pour apprendre les rudiments du chasse-neige et passer brillamment son flocon. Continuons par un printemps très doux qui fait fondre tout ça, Faustine s'émerveillant des premiers bourgeons, des cerisiers en fleurs et du retour des papillons. On obtient alors un niveau d'eau proche de la cote d'alerte pour notre retenue artificielle. Ajoutons deux ou trois fissures dans la paroi de béton, aggravées par le gel et non détectées par un capteur défaillant endommagé par le froid (alors qu'un Vegapuls WL 61 encaisse des -40 °C sans sourciller) et zou, pour quelques restrictions budgétaires et en une poignée de secondes, on rince la petite Faustine, ses rêves de princesse et sa famille idéale sous cinquante mètres d'eau...

Mouais, je sens votre déception. Et vous avez probablement raison. A la relecture de ce brouillon je ne peux qu'admettre que cela ressemble plus à une publicité qu'à une nouvelle. Il ne faut tout de même pas prendre les jurés de VEGA pour des idiots, la ficelle est un peu grosse. Et puis, le barrage qui cède, certes ça permet de coller un peu plus au thème mais franchement, c'est du déjà vu. On peut sans doute imaginer un peu plus original.

Remplaçons par exemple le WL 61 par un VEGASWING 51. Ah, tout de suite, ça ouvre des perspectives nouvelles, n'est-ce pas ? Je vois d'ici l'œil des spécialistes s'illuminer en imaginant les rebondissements narratifs rendus possibles par cette modification. Bon, un peu de patience, il nous faut ralentir encore une fois notre récit pour expliquer aux béotiens. Juste le temps de les informer qu'un VEGASWING 51 mesure très précisément le niveau de n'importe quel liquide. Comme par exemple l'huile lubrifiant l'engrainage du rotor de l'éolienne sous laquelle Faustine aime venir jouer à la maîtresse avec ses peluches.

Notre ingénieur économe peut ainsi rester chez EDF, affecté cette fois au choix des composants pour le parc éolien. De toute façon, il n'aurait sans doute pas voulu changer encore d'employeur, une telle versatilité aurait nuit à sa crédibilité lorsqu'il disserte longuement sur les vertus de la fidélité à l'entreprise durant les entretiens d'embauche. On peut être sans scrupule mais prendre soin de sa carrière...

Vous l'avez tous compris à présent, sous cette éolienne se réamorce notre enchaînement tragique : des économies apparemment faciles et discrètes, du matériel de substitution défaillant qui n'alerte pas de la baisse du niveau de lubrifiant et hop, la petite Faustine se retrouve embrochée par les ailes détachées d'un axe complètement grippé. C'est une fin bien dramatique pour notre héroïne adorable. Et originale, non ?

Toujours pas convaincus ? C'est vrai, vous n'avez sans doute pas tort et il faut que je me fasse une raison. Je vais arrêter là et ne vous infliger qu'un peu moins de 1500 mots. Pour remporter ce concours, je n'ai manifestement pas le niveau.


 cinq nouvelles des Oeuvres de Reynald Nicod

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